jeudi 12 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2401613 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Avocat requérant | JOUNEAUX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 novembre 2024, Mme A D, représentée par Me Jouneaux, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 19 août 2024 par lequel le préfet de la Guyane lui a refusé un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de 48 heures et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est présumée remplie en l'absence de caractère suspensif du recours contre les obligations de quitter le territoire ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée, en raison de :
- l'incompétence du signataire ;
-la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour de étrangers et du droit d'asile et l'erreur manifeste d'appréciation s'agissant de ces conséquences sur sa situation personnelle ;
-la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale, l'intéressée résidant notamment en France depuis juillet 2016 et vit avec ses deux enfants mineurs âgés de quatre et sept ans ;
- la décision attaquée méconnait également les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- enfin, la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'OQTF et en ce qu'elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la CEDH.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 décembre 2024, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 21 novembre 2024 sous le numéro 2401612 par laquelle Mme D demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfants ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Metellus, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Jouneaux, pour Mme D ;
- le préfet de la Guyane n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
2. Mme D, ressortissante haïtienne née en 1995, est, selon ses déclarations, entrée en France en juillet 2016. Par un arrêté du 19 août 2024, le préfet de la Guyane a rejeté sa demande de titre de séjour et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination de son pays d'origine. Par la présente requête, elle demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cet arrêté.
En ce qui concerne la condition d'urgence :
3. La condition d'urgence est satisfaite lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre, ce qui s'apprécie concrètement, compte tenu des justifications fournies et de l'ensemble des circonstances de l'espèce. Compte tenu du caractère non suspensif d'un recours pour excès de pouvoir contre l'obligation de quitter le territoire français prononcée en Guyane, la perspective de la mise en œuvre à tout moment de cette mesure caractérise une situation d'urgence.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
S'agissant de la décision portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français :
4. Mme D fait notamment valoir être mère de deux enfants nés sur le territoire et qui y sont scolarisés, et qu'elle est présente de façon continue sur le territoire depuis 2016.
5. Toutefois, il y a lieu de relever, outre l'existence de la délégation accordée à M. C, la circonstance que les éléments relatifs à la vie privée et familiale dont se prévaut Mme D sont en l'espèce insuffisants dès lors que, entrée sur le territoire en 2016, l'intéressée, célibataire, ne démontre pas l'existence d'une vie privée et familiale ancienne, intense et stable sur le territoire français. Par ailleurs, si la requérante fait valoir être la mère de deux enfants scolarisés sur le territoire, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue dans un autre pays.
6. En l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués par Mme D n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du 19 août 2024 en tant qu'il porte refus de séjour et obligation de quitter le territoire français.
S'agissant de la décision portant fixation du pays de destination :
7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
8. Il ressort des pièces versées aux débats par Mme D qu'à la date de la décision attaquée, la situation que connaît Haïti se caractérise par un climat de violence généralisée se traduisant notamment par des affrontements opposant des groupes criminels armés entre eux et ces groupes à la police haïtienne et que cette violence atteint, dans diverses zones dont Port-au-Prince, un niveau d'une intensité exceptionnelle, entraînant un grand nombre de victimes civiles. Alors que la situation s'est encore dégradée depuis la date de la décision, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en cas d'exécution d'office de celle-ci, l'intéressée serait en mesure d'y retourner sans rejoindre ou traverser des zones où la violence atteint un niveau d'une intensité exceptionnelle. Dans ces conditions, Mme D est fondée à soutenir que son éloignement vers Haïti l'exposerait à des traitements inhumains ou dégradants prohibés par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, il y a lieu de faire droit aux conclusions de la requérante tendant à ce que la décision portant fixation du pays de destination soit suspendue.
9. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 19 août 2024 du préfet de la Guyane doit être suspendu en tant seulement que ce dernier a fixé son pays d'origine, à savoir Haïti, comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français, au plus tard jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête enregistrée sous le n° 2401612 et compte tenu de l'urgence de la situation.
En ce qui concerne la conclusion à fin d'injonction :
10. L'exécution de la présente ordonnance n'implique aucune mesure d'injonction.
En ce qui concerne les frais liés au litige :
11. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel, les conclusions présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : L'arrêté du 19 août 2024 est suspendu en tant qu'il fixe le pays d'origine de Mme D, à savoir Haïti, comme pays de destination.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A D, au préfet de la Guyane et à Me Jouneaux.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.
Le juge des référés,
Signé
O. B
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation le greffier,
M-Y. METELLUS