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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2500776

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2500776

jeudi 19 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2500776
TypeOrdonnance
Avocat requérantPIALOU

Résumé IA

Cette ordonnance du Tribunal Administratif de la Guyane, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, concerne le droit d’asile. Le juge a constaté que le délai de 649 jours imposé à M. Prince, ressortissant haïtien, pour l’enregistrement de sa demande d’asile était manifestement excessif, caractérisant une situation d’urgence. Il a retenu que ce défaut d’enregistrement portait une atteinte grave et manifestement illégale au droit d’asile, lequel constitue une liberté fondamentale. En conséquence, la solution retenue est d’enjoindre au préfet de convoquer le requérant sous trois jours pour enregistrer sa demande et lui délivrer l’attestation prévue à l’article L. 521-7 du CESEDA.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juin 2025, M. A Prince, représenté par Me Pialou, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre au préfet de la Guyane d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile prévue à l'article L.521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) sans pouvoir mettre en œuvre les dispositions de l'article L.531-27 du CESEDA, dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

2°) d'enjoindre à l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui faire une proposition d'offre des conditions matérielles d'accueil, de lui indiquer le lieu susceptible de l'accueillir et d'ordonner le versement de l'allocation pour demandeur d'asile à compter de la date de sa première présentation à la structure d'accueil, le 12 décembre 2024 ;

3°) de mettre solidairement à la charge de l'Etat et de l'OFII la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est caractérisée dès lors que le défaut d'enregistrement de sa demande d'asile dans les délais prévus par le CESEDA l'expose à une mesure d'éloignement et l'empêche de bénéficier des conditions matérielles d'accueil ;

- il s'est vu délivrer une convocation pour se présenter au guichet unique des demandeurs d'asile le 22 septembre 2026 ; ce défaut d'enregistrement de sa demande d'asile dans les délais prévus par le CESEDA porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 juin 2025, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juin 2025, l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens soulevés dans la requête n'est fondé.

La requête a été communiquée à l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui n'a produit aucune observation.

M. Prince a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, par une décision du 6 juin 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a décidé que la nature de l'affaire justifiait qu'elle soit jugée, en application du dernier alinéa de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par une formation composée de trois juges des référés et a désigné Mme Topsi, conseillère, et Mme Lebel, conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B, en présence de Mme Mercier, greffière d'audience,

- les observations de Me Pialou, pour le requérant, qui demande que soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

- et les observations de M. C pour le préfet de la Guyane.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. Prince, ressortissant haïtien, né le 30 septembre 1973, s'est présenté et a été reçu le 12 décembre 2024 au service de premier accueil des demandeurs d'asile aux fins d'obtenir un rendez-vous au guichet unique des demandeurs d'asile (GUDA) pour l'enregistrement de sa demande. Un rendez-vous lui a été fixé au 22 septembre 2026, soit un délai de 649 jours. Par la présente requête, M. Prince demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de le convoquer dans un délai de 3 jours pour l'enregistrement de sa demande et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

Sur l'urgence :

3. Si le préfet de la Guyane fait état d'une forte augmentation des demandes d'asile en Guyane depuis 2024 et des moyens d'ores et déjà mis en œuvre pour assurer le traitement de ces demandes, il résulte de l'instruction qu'à la date de la présente ordonnance, le délai de 649 jours, pendant lequel M. Prince ne peut avoir la protection demandée ainsi que l'accès aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficient les demandeurs d'asile, apparaît manifestement excessif. Ainsi, le requérant justifie d'une situation d'urgence particulière au sens des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative.

Sur l'atteinte manifestement grave et illégale à une liberté fondamentale :

4. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. L'article L. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'enregistrement de la demande d'asile " a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément ".

5. Ces dispositions du CESEDA, transposant les objectifs de la directive 2013/32/UE du 26 juin 2013, font peser sur l'Etat une obligation de résultat s'agissant des délais dans lesquels les demandes d'asile doivent être enregistrées. Il incombe en conséquence aux autorités compétentes de prendre les mesures nécessaires au respect de ces délais.

6. Il résulte de ce qui précède que le préfet de la Guyane, qui a fixé à l'intéressé un rendez-vous le 22 septembre 2026, soit dans un délai de 649 jours, n'a pas placé l'intéressé en mesure de voir sa demande d'asile examinée dans un délai raisonnable. Il s'ensuit, dès lors qu'il y a urgence à faire cesser cette atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile, qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Guyane, à qui il appartient de procéder à l'enregistrement des demandes d'asile dans les délais prévus par l'article L. 521-4 du code, d'enregistrer, conformément à ces dispositions, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, la demande d'asile présentée par le requérant. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. Il résulte des dispositions de l'article L. 551-9 du CESEDA que les conditions matérielles d'accueil sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'OFII après l'enregistrement de sa demande d'asile par l'autorité compétente. Les conclusions susvisées tendant à ce qu'il soit enjoint à l'OFII de faire une proposition d'offre sur les conditions matérielles d'accueil et de verser l'allocation pour demandeur d'asile ne peuvent, par suite, être accueillies.

8. M. Prince a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros à payer à Me Pialou, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint au préfet de la Guyane d'enregistrer, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, la demande d'asile présentée par M. Prince.

Article 2 : L'Etat versera à Me Pialou une somme de 900 euros au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A Prince, à Me Pialou et au préfet de la Guyane au préfet de la Guyane, à l'office français de l'immigration et de l'intégration et à l'office français de protection des réfugiés et apatrides.

Rendue publique par mise à disposition au greffe du 19 juin 2025.

Le juge des référés,

président

Signé

O. BLe juge des référés

conseillère

Signé

M. TOPSILe juge des référés

conseillère

Signé

I. LEBEL

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane et au ministre de l'intérieur en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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