lundi 19 décembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2206231 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | AARPI FIDES AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
A une requête, un mémoire de production et un mémoire complémentaire enregistrés le 16 décembre 2022, Mme C B, représentée A Me Abla, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 15 décembre 2022 du préfet de Mayotte portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français ;
2°) d'enjoindre à l'administration de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de 10 jours à compter de l'ordonnance ;
3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'elle est exposée à un éloignement imminent vers son pays d'origine ;
- l'obligation de quitter sans délai le territoire français porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé A l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'intérêt supérieur de ses enfants, garanti A les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas motivée et porte également une atteinte grave et manifestement illégale aux mêmes libertés fondamentales.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 19 décembre 2022 à 9 heures, heure de Mayotte, la magistrate siégeant au tribunal administratif de La Réunion, dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, M. F D étant greffier d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
La juge des référés a présenté son rapport au cours de l'audience publique et entendu les observations de :
- Mme E B, la sœur de Mme C B, qui soutient que Mme C B vit à Mayotte depuis 2015 et y a été à l'école en 2016-2017 ; elle a un enfant né en 2020, sans père déclaré ; elle est enceinte de plus de six mois d'un autre enfant ; elle souffre d'une maladie mentale qui la rend agressive avec les autres adultes et nécessite un suivi et un traitement médicamenteux réguliers ; elles habitent toutes les deux avec leur père, M. G B, qui dispose de la nationalité française ; leur mère est décédée en 2019 ; leur belle-mère subvient à leurs besoins ; Mme E B indique avoir effectué des démarches pour se voir reconnaître la nationalité française mais s'être heurtée à un rejet qu'elle conteste devant le juge judiciaire ; son père a onze enfants de différentes femmes.
- M. G B, le père de Mme C B, qui soutient que sa fille est arrivée à Mayotte en 2015 alors que sa mère était malade et qu'un autre homme s'occupait d'elle ; si elle n'a pas été davantage à l'école c'est en raison d'un problème mental ; il vit avec ses filles E et C à Mayotte depuis 2015.
La requérante n'étant pas présente, ni représentée ; le préfet de Mayotte n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction étant prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C B, ressortissante comorienne, née le 1er janvier 2001, demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 15 décembre 2022 du préfet de Mayotte l'obligeant à quitter le territoire français sans délai et lui interdisant le retour sur le territoire français.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 761-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir à Mayotte : / () 2° Si l'étranger a saisi le tribunal administratif d'une demande sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, avant que le juge des référés ait informé les parties de la tenue ou non d'une audience publique en application du deuxième alinéa de l'article L. 522-1 du même code, ni, si les parties ont été informées d'une telle audience, avant que le juge ait statué sur la demande. ". Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée A l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
3. Mme C B fait l'objet d'une mesure d'éloignement vers les Comores dont l'exécution est imminente. Dans ces conditions, elle justifie de l'existence d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative pour demander la suspension de l'obligation de quitter le territoire français sans délai.
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue A la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".
5. Il résulte des pièces du dossier et notamment de l'attestation produite A sa sœur, Mme E B, rapprochée de divers documents, à l'instar d'un certificat de scolarité couvrant les années 2016-2017, d'une carte vitale émise en juin 2018 et de l'acte de naissance de son enfant en août 2020, que la présence à Mayotte de Mme C B peut être tenue pour établie, comme elle le prétend, depuis 2015. Son père, qui dispose de la nationalité française, et sa sœur, dont le titre de séjour est valable jusqu'en avril 2023, ont témoigné à la barre de ce qu'ils vivaient ensemble depuis cette date et de ce que la mère de la requérante était décédée en 2019. En outre, Mme C B justifie, d'une part, souffrir d'une maladie psychotique qui nécessite un suivi et la prise d'un traitement médicamenteux réguliers, d'autre part, être actuellement enceinte de près de sept mois. Dans ces conditions particulières, Mme C B est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale et à l'intérêt supérieur de ses enfants.
6. Compte tenu de l'urgence et de l'atteinte grave et manifestement illégale portée à des libertés fondamentales, il y a lieu de suspendre les effets de l'arrêté faisant obligation à Mme C B de quitter le territoire français sans délai. En revanche, en l'absence de justification de ses démarches en vue de régulariser sa situation au regard de son droit au séjour, il n'y a pas lieu de faire droit à ses conclusions à fin d'injonction de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat une somme de 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte faisant obligation à Mme C B de quitter le territoire français sans délai est suspendue.
Article 2 : L'Etat versera à Mme C B la somme de 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B et au préfet de Mayotte.
Copie au ministre de l'intérieur pour information.
Fait à Mamoudzou, le 19 décembre 2022.
La juge des référés,
I. LEGRAND
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.