jeudi 16 mars 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2301032 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | IDRISS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 24 février 2023, M. E B, représenté par Me Idriss, avocat, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté n° 2022-9764063749 du 3 février 2023 par lequel le préfet de Mayotte a procédé au retrait de son titre de séjour obtenu sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
2°) d'enjoindre à Monsieur le préfet de Mayotte de délivrer à M. B un titre de séjour retiré ou de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 1000 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai en application de l'art L. 911-3 du CJA ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2000 € en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa demande est recevable ;
- la condition d'urgence est satisfaite puisque nous sommes dans le cadre d'un retrait d'une autorisation au séjour ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée car :
* l'administration a méconnu les dispositions de l'article L. 432-5 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'il n'a pas été informé, en préalable à l'édiction de cette décision, des griefs formulés à son encontre et n'a pas été mis à même de demander la communication du dossier la concernant ;
* elle méconnaît les stipulations des article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
* est entachée d'une erreur de droit et d'une d'erreur d'appréciation.
Le préfet de Mayotte par un mémoire en défense et un mémoire en communication de pièces enregistrés le 3 mars 2023 conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 24 février 2023 sous le numéro 2301031 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- le code des relations entre le public et l'administration,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 3 mars 2023 à 14 heures en présence de M. Zaki Soidiki, greffier d'audience, M. C a lu son rapport, et entendu :
- les observations de Me Idriss, représentant le requérant,
- le préfet de Mayotte n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
1. M. E B, ressortissant comorienne, né le 31 décembre 1963, est arrivé à Mayotte, il y a une vingtaine d'année. Il est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle, sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, venant à échéance le 25 octobre 2024. Par un arrêté n° 2022-9764063749 du 3 février 2023, dont M. B demande la suspension, le préfet de Mayotte lui a retiré son titre de séjour pour fraude.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ".
3. Aux termes de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () La décision de retrait ne peut intervenir qu'après que l'intéressé a été mis à même de présenter ses observations dans les conditions prévues aux articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration. / () ".
4. Il résulte de l'instruction que M. B a été invité à présenter ses observations par courrier recommandé des services préfectoraux du 30 décembre 2022. Il convient de relever que, l'adresse du destinataire qui figure sur l'enveloppe contenant la correspondance jointe l'invitant à présenter ses observations, permet de constater que l'enveloppe a été adressé à l'adresse fournie par M. B aux services préfectoraux, qui correspond d'ailleurs à celle que l'on retrouve dans toutes les pièces fournies par le requérant au tribunal. Au demeurant, le pli n'a pas été retourné au motif d'un défaut d'adressage ou d'un destinataire inconnu à l'adresse indiquée. L'avis de réception postal présent sur cette enveloppe porte également la date manuscrite de présentation du 4 janvier 2023 et la case " pli avisé et non réclamé ", correspondant au motif de non distribution, est cochée sur l'étiquette " Restitution de l'information à l'expéditeur " apposée sur l'avis de réception. Ainsi le requérant ne peut sérieusement soutenir que la procédure contradictoire n'aurait pas été respectée.
5. M. B est entré à Mayotte, il y a une vingtaine d'année, sans que cela soit contesté par le préfet de Mayotte. Le requérant s'est vu délivrer un titre de séjour valable jusqu'en 25 octobre 2024 sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort de l'extrait des minutes du greffe du tribunal judiciaire de Mamoudzou relatif au jugement rendu en matière correctionnel le 12 décembre 2022 produit par le préfet de Mayotte, qu'un élu de la mairie de Mamoudzou, M. D A, a été reconnu coupable des chefs d'aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irréguliers d'un étranger en France réprimés par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que délit de faux réprimé par le code pénal, pour avoir délivré plus de 120 attestations d'hébergements, sur une période courant de 2019 à 2022, et en ce sens permis la délivrance indue de titres de séjour à un nombre certain de personnes. Ce jugement, devenu définitif, relaxe M. D A, pour les faits d'aide ou au séjour irréguliers d'un étranger en France, le déclare coupable d'altération frauduleuse de la vérité dans un écrit pour les faits commis entre le 10 février 2019 et le 9 novembre 2022 et enfin le condamne à une peine d'amende dont une partie avec sursis ainsi qu'à sa privation de droits civiques, civils et de famille pour une durée de cinq années. Le tribunal a reconnu que le mis en cause avait notamment délivré 31 attestations d'hébergements qui se sont avérées, après les auditions de ces 31 bénéficiaires, des attestations de complaisances puisqu'aucune de ces personnes ne résidaient à l'adresse portée sur ces attestations, à savoir le propre domicile de M. A. Eu égard à l'autorité de chose jugée au pénal, la délivrance de plus de 120 attestations d'hébergements pour la période de 2000 à 2022 et plus particulièrement les 31 attestations d'hébergements, constatation de fait qui est le support nécessaire du dispositif de ce jugement, s'impose au juge administratif. L'autorité de la chose jugée appartenant aux décisions des juges répressifs devenues définitives qui s'impose aux juridictions administratives s'attache à la constatation matérielle des faits mentionnés dans le jugement et qui sont le support nécessaire du dispositif. La même autorité ne saurait, en revanche, s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité.
6. Aux termes de l'article R. 431-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve de l'exception prévue à l'article R. 426-3, le titre de séjour est délivré par le préfet du département dans lequel l'étranger a sa résidence et, à Paris, par le préfet de police ". Aux termes de l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relative aux pièces à fournir lors du dépôt d'une demande de carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " : " Pièces à fournir dans tous les cas : () - justificatif de domicile datant de moins de six mois : facture (électricité, gaz, eau, téléphone fixe, accès à internet), bail de location de moins de six mois, quittance de loyer (si locataire) ou taxe d'habitation ; en cas d'hébergement à l'hôtel : attestation de l'hôtelier et facture du dernier mois ; en cas d'hébergement chez un particulier : attestation de l'hébergeant datée et signée, copie de sa carte nationale d'identité ou de sa carte de séjour, et justificatif de son domicile si l'adresse de sa carte nationale d'identité ou de sa carte de séjour n'est plus à jour ".
7. En l'espèce, l'intéressée soutient qu'aucune intention frauduleuse de sa part n'est établie et qu'il ignorait les manœuvres frauduleuses commises par cet élu municipal. Il est constant que la délivrance d'un titre de séjour, qu'il s'agisse d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de résident est réglementairement subordonnée à la production d'un justificatif de domicile. Or le droit à la domiciliation est un droit fondamental en ce qu'il est le préalable à l'exercice de nombreux droits et libertés dont jouissent les individus. Il en résulte que l'exigence de justificatif de domicile d'un étranger est avant tout intimement lié aux règles déterminant le préfet territorialement compétent pour traiter la demande de titre de séjour présentée par un ressortissant étranger, conformément aux dispositions de l'article R. 431-20 précité. En effet cet article ne fait pas expressément référence à la notion de domicile mais à celle de résidence laquelle peut être établie par tous moyens. C'est d'ailleurs pourquoi le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit la possibilité pour les étrangers qui ne possèdent pas de domicile fixe de se domicilier auprès d'un centre communal d'action sociale ou d'un organisme agrée, qui se matérialise par la délivrance d'une attestation d'élection de domicile.
8. Or, en l'espèce, M. B a produit à l'appui de sa demande de titre de séjour une attestation d'hébergement dont l'authenticité est mise en cause, malgré que les conditions d'attribution d'une carte de séjour portant la mention " parent d'enfant français " ne comportent pas d'obligation de détenir un domicile stable. Toutefois, il existe bien une condition de résidence en France et celle-ci peut être prouvée par tout moyen. Or, M. B ne justifie par les pièces produites d'aucune autre adresse que celle qui lui est reprochée, notamment sur son contrat de travail. Ainsi, M. B ne justifie d'aucune résidence sur Mayotte, alors que celle-ci est contestée par la préfecture de Mayotte, compte tenu notamment jugement rendu en matière correctionnel le 12 décembre 2022 précité.
9. Aux termes de l'article L. 241-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Sous réserve des exigences découlant du droit de l'Union européenne et de dispositions législatives et réglementaires spéciales, les règles applicables à l'abrogation et au retrait d'un acte administratif unilatéral pris par l'administration sont fixées par les dispositions du présent titre. ". Aux termes de l'article L. 241-2 du même code : " Par dérogation aux dispositions du présent titre, un acte administratif unilatéral obtenu par fraude peut être à tout moment abrogé ou retiré. ". Il résulte de ces dispositions qu'un acte administratif obtenu par fraude ne crée pas de droits et, par suite, peut être retiré ou abrogé par l'autorité compétente pour le prendre, alors même que le délai de retrait de droit commun serait expiré. Toutefois, dès lors que les délais encadrant le retrait d'un acte individuel créateur de droit sont écoulés, il appartient à l'administration d'établir la preuve de la fraude, tant s'agissant de l'existence des faits matériels l'ayant déterminée à délivrer l'acte que de l'intention du demandeur de la tromper, pour procéder à ce retrait.
10. Il résulte de l'instruction comme il a été dit dans le point 5 qu'un élu municipal s'est rendu coupable par la délivrance d'un nombre important d'attestations d'avoir permis la délivrance indue de titres de séjour dont M. B. Si l'intéressé soutient qu'il ne peut se voir reprocher la fraude commise par un tiers, il ne conteste pas que la seule adresse dont il fait état est celle de M. A sans qu'aucune pièce produite par M. B soit de nature à remettre en cause les faits mentionnés dans le jugement du 12 décembre 2022. Dans ces conditions, l'intéressé ne saurait sérieusement soutenir qu'il n'aurait pas eu l'intention de tromper l'administration.
11. Par suite, le moyen tiré de ce que M. B ne saurait se voir reprocher des faits de fraude et aucun des autres moyens tels que récapitulés dans les visas de la présente ordonnance n'apparaissent, en l'état de l'instruction, de nature à susciter un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
12. Dès lors, sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition d'urgence de l'article
L. 521-1 du code de justice administrative, les conclusions présentées par M. B doivent être rejetées y compris celles à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet de Mayotte
Fait à Mamoudzou, le 16 mars 2023.
Le président,
juge des référés,
G. C
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.