mercredi 26 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2301867 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | AHAMADA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 avril 2023, Mme C A, représenté par Me B, avocat demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 2022-9763064358 du 3 février 2023 par lequel le préfet de Mayotte a procédé au retrait de son titre de séjour valable jusqu'au 14 septembre 2024, l'invitant à quitter le territoire français sans délai et lui faisant interdiction d'y revenir pendant 3 années ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte, sous astreinte de 100 euros par jour de retard de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge du préfet de Mayotte une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite, dès lors qu'il s'agit d'un retrait de titre de séjour pluriannuel ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision car :
* elle a été prise en violation avec les dispositions des articles L. 122-1 et L. 122-2 du code des relations avec le public et l'administration car elle n'a pu formuler ses observations, avant la décision de retrait;
* elle est entachée d'un défaut de motivation ;
* elle méconnait son droit au respect de la sa vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme.
Par un mémoire en défense et un mémoire en communication de pièces enregistrés respectivement les 23 et 24 avril 2023, le préfet de Mayotte, représenté par le cabinet Centaure, conclut au rejet de la requête ;
Il fait valoir que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite, ni au regard du risque d'éloignement, ni au regard de la situation personnelle et familiale de la requérante ;
- toute exception d'illégalité doit être écarté, car toutes les décisions sont régulières ;
- la décision litigieuse a été signée par une autorité compétente et est suffisamment motivée ;
- la requérante ne justifie pas de la méconnaissance de son droit au respect de sa vie privée et familiale, dès lors qu'elle ne précise pas sa date d'entrée à Mayotte et ne justifie pas de la réalité de ses attaches familiales ;
- le titre de séjour retiré a été acquis par fraude, pour les motifs exposés dans l'arrêté litigieux ;
- la requérante ne peut se prévaloir d'une atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, dès lors qu'elle ne justifie pas contribuer à leur éducation et leur entretien ;
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 6 avril 2023 sous le n° 2301865, par laquelle Mme A demande l'annulation de l'arrêté préfectoral 3 février 2023 dont il est demandé la suspension des effets dans le cadre de la présente instance ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 24 avril 2023 à 9h30, le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme B étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Cornevaux, juge des référés ;
- les observations de Me Dedry, subsituant Me B, avocat de la requérante, présente ;
- le préfet n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté du 3 février 2023, le préfet de Mayotte a prononcé le retrait du titre de séjour " vie privée et familiale " délivré à Mme C A, ressortissante comorienne, née le 31 décembre 1979, qui venait à expiration le 14 septembre 2024. Dans son article 3, le même arrêté invite également Mme A à quitter le territoire français sans délai. Dans son article 5, il prononce en outre une interdiction de retour sur le territoire français pendant 3 années. Dans le cadre de la présente, Mme A demande la suspension des effets de cette décision de retrait et de cette mesure d'interdiction de retour.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne la décision de retrait :
Sur l'urgence :
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Qu'il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par la requérante, si ses effets sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendu. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. La décision en litige procède au retrait d'un titre de séjour pluriannuel qui a été délivré à Mme A. Par suite, en l'absence de circonstance particulière invoquée par le préfet de Mayotte de nature à faire échec en l'espèce à la présomption d'urgence ci-dessus définie, celle-ci doit être regardée comme satisfaite pour la requérante.
Sur le doute sérieux :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " ;
6. En l'espèce, la décision litigieuse de retrait intervient au seul motif que le titre de séjour retiré a été obtenu par fraude liée à la production d'une fausse attestation d'hébergement chez M. D au 1 rue Mbarazi Cavani sud à Mamoudzou, dès lors que, d'une part, la base de données AGDREF contient 90 personnes déclarées comme hébergées par M. D à cette adresse, et, d'autre part, que M. D a délivré au moins 130 fausses attestations de résidence à l'occasion d'un procès correctionnel qui a abouti à sa condamnation par le juge pénal le 12 décembre 2022.
7. Toutefois, outre que par elles-mêmes, ces circonstances retenues par les services préfectoraux n'établissent pas que l'attestation produite par la requérante à l'appui de sa demande de titre serait inexacte. En tout état de cause, la requérante ne peut être regardé comme l'auteur de la fraude commise par M. D.
8. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la requérante est entrée régulièrement à Mayotte le 24 janvier 1994 et qu'elle y réside de manière continue depuis. Mme A est mère de huit enfants dont cinq de nationalité française, dont elle assume l'éducation et l'entretien puisqu'elle est titulaire d'un emploi chez TM magasin. Au surplus, Mme A dispose d'une adresse à Majicavo différente de celle qui lui est encore imputée. Enfin, Mme A établit l'intensité de ses liens avec ses sœurs et frères qui réside de façon régulière à Mayotte.
9. Par suite, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations et dispositions est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse de retrait. Par suite, il y a lieu de suspendre les effets de cette décision jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur sa légalité.
10. Cette suspension a pour effet de permettre à Mme A de se prévaloir d'une situation régulière à Mayotte jusqu'au 14 septembre 2024, en application de l'autorisation de séjour qui lui a été délivrée pour la période du 15 septembre 2022 au 14 septembre 2024. Dans l'attente de la décision au fond du tribunal sur la légalité du refus litigieux, il n'y a donc lieu d'ordonner au préfet de Mayotte de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour que pour la période postérieure au 14 septembre 2024, dans un délai maximal de 10 jours avant cette date.
Sur les frais liés au litige :
12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 600 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : Les effets de l'arrêté préfectoral litigieux du 3 février 2023, en tant qu'il prononce le retrait du titre de séjour pluriannuel délivré à Mme A jusqu'au 14 septembre 2024, sont suspendus jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur la légalité de cette décision.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de munir Mme A d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond pour la période postérieure au 14 septembre 2024, dans l'hypothèse où le tribunal n'aurait pas encore statué sur son recours au fond à cette date.
Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 600 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de La Mayotte.
Fait à Mamoudzoule 26 avril 2023.
Le juge des référés,
G. CORNEVAUX
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de la République à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.