mardi 9 mai 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2302143 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DEDRY |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 24 avril 2023, Mme F B, représentée par Me Dedry, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre les effets de l'arrêté du 28 février 2023, par lequel le préfet de Mayotte a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français à destination des Comores sans délai et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer, dans un délai de cinq jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'elle peut être éloignée à destination des Comores à tout moment ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour en raison de l'incompétence de son signataire ;
- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la menace à l'ordre public qu'elle constituerait ;
- elle méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, par voie de conséquence de l'illégalité du titre de séjour ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité des décisions fixant le pays de renvoi et d'interdiction de retour sur le territoire français, par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mai 2023, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie ;
- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté contesté.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le n° 2302142 tendant à l'annulation de l'arrêté du 28 février 2023 du préfet de Mayotte.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Vu la décision, prise en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par laquelle le président du Tribunal a désigné Mme Khater, vice-présidente, en qualité de juge des référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 5 mai 2023 à 10 heures (heure de Mayotte), le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, M. A C étant greffier d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 mai 2023 :
- le rapport de Mme Khater, juge des référés ;
- les observations de Me Dedry pour Mme B et celle-ci en ses déclarations ;
- et les observations de Me Rannou pour le préfet de Mayotte.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 28 février 2023, le préfet de Mayotte a refusé à Mme F B, ressortissante comorienne née le 17 avril 1994 à Moroni (Comores), la délivrance d'un titre de séjour, l'oblige à quitter le territoire français sans délai et lui interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans à compter de l'exécution de cette décision. Mme B demande au juge des référés la suspension des effets de cet arrêté, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
3. En premier lieu, l'arrêté dont il est demandé la suspension a été signé par Mme D E, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux et de la demande d'asile, qui disposait d'une délégation de signature à cet effet par arrêté du préfet de Mayotte du 3 février 2023, régulièrement publié le 10 février suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture N°R06-2023-029.
4. En deuxième lieu, si l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne s'applique pas aux relations entre autorités nationales et particuliers, un ressortissant étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement peut néanmoins utilement se prévaloir du principe général du droit d'être entendu qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne. Ce droit garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement qu'il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, de démontrer devant la juridiction saisie.
5. La requérante soutient que la décision contestée a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B ait sollicité en vain un entretien auprès des services préfectoraux ni qu'elle ait été empêchée de porter à la connaissance des services de la préfecture, avant que soient prises à son encontre les décisions contestées, des informations relatives à sa situation personnelle qui auraient pu influer sur le contenu de ces décisions. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
7. Si au vu des pièces produites, Mme B peut être regardée comme justifiant d'une résidence stable à Mayotte depuis l'année 2014, il n'en demeure pas moins qu'elle ne justifie pas d'une réelle insertion socioprofessionnelle sur le territoire alors que son père, de nationalité française, et qui vit en métropole contribue à ses besoins régulièrement par l'envoi d'une somme mensuelle de 50 euros. Mme B, qui a pour seule activité du bénévolat, vit chez sa tante et, célibataire et sans enfant, n'a aucune autre attache familiale sur l'île, en-dehors des enfants de sa tante. Mme B a par ailleurs grandi aux Comores jusqu'à ses vingt ans et n'y serait pas isolée en cas de retour puisqu'elle déclare elle-même que sa mère y réside. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation ne sont pas davantage de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".
9. En l'espèce, le préfet de Mayotte a également fondé son refus de titre de séjour sur le motif tiré de ce que la condamnation de Mme B à une peine de six mois d'emprisonnement avec sursis pour usage de faux document administratif constatant une identité ou une qualité, le 22 mai 2019, pour des faits commis le 21 octobre 2018, justifiait qu'elle soit regardée comme constituant une menace pour l'ordre public. Toutefois, compte tenu du caractère ancien et isolé de ces faits, dont la matérialité n'est au demeurant pas contestée par Mme B, ce motif tiré de ce que l'intéressée constitue une menace pour l'ordre public au sens de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est susceptible d'être regardé comme erroné. Néanmoins, dès lors que le préfet de Mayotte pouvait fonder sa décision de refus de titre de séjour sur le seul motif tiré de ce que l'intéressée ne disposait pas de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, ce moyen n'est pas davantage de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
10. Pour les mêmes raisons qu'exposées aux points précédents, les moyens tirés de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et ceux tirés de ce que les décisions fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français, seraient illégales par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français, ne sont pas davantage de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, que la requête de Mme B doit être rejetée en toutes ses conclusions.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Mamoudzou, le 9 mai 2023.
La juge des référés,
A. KHATER
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2302143