vendredi 18 août 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2303348 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | GHAEM |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 7 août 2023, M. D, représenté par Me Gahem, demande, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, au juge des référés :
1°) d'ordonner la suspension des effets de l'arrêté préfectoral du 2 juin 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " et l'a invité à quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de 5 jours, sous astreinte journalière de 500 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition de l'urgence est remplie dès lors que le refus du titre litigieux l'expose, à l'occasion d'un contrôle d'identité, de faire l'objet d'une mesure d'éloignement sans délai assortie d'un placement en rétention administrative, et alors que la possibilité de former un référé-liberté à l'encontre de cette décision ne peut être regardée comme un recours effectif, même s'il est juridiquement suspensif, compte tenu de la pratique préfectorale fréquente d'éloigner les étrangers placés en rétention avant leur présentation devant le juge. En outre, ce refus l'empêche de poursuivre son intégration socio-professionnelle, alors qu'il réside à Mayotte de manière continue depuis novembre 2015, soit 7 années et l'âge de 15 ans, qu'il a poursuivi une formation en menuiserie et obtenu un baccalauréat, et que l'office municipal de Tsingoni se dit prêt à l'embaucher dès que sa situation administrative le permettra ;
- le refus de titre est entaché d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dés lors que la régularité du séjour à compter de la majorité n'est pas une condition de délivrance mentionnée par ces dispositions, non plus qu'une déclaration sur l'honneur d'engagement à respecter les valeurs de la République, datée et signée, déclaration qu'il a au demeurant fourni lors de son second passage en préfecture le 23 mai 2023 ;
- le même refus est entaché d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que, à la date de signature de l'arrêté litigieux, il réside sur le territoire français depuis 2015, soit 7 années et l'âge de 15 ans, que sa mère réside à Mayotte, ainsi que 5 des demi-frères et sœurs scolarisé(e)s, auquel il rend visite chaque semaine dans le village d'Ironi. Il est hébergé chez Mme A depuis 2019, en raison d'une relation conflictuel avec son beau-père. Celle-ci subvient à ses besoins matériels et il est rattaché à son foyer fiscal. Son intégration dans la société française est établie au travers de sa scolarité continue depuis la classe de troisième, de sa maitrise du français, de ses compétences appréciées dans le secteur de l'animation et de son projet professionnel. Par ailleurs, sa présence ne représente aucune menace pour l'ordre public.
Par un mémoire en production et un mémoire en défense enregistrés le 17 août 2023 , le préfet de Mayotte, représenté par la Selarl Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les conclusions dirigées contre la mesure d'éloignement sont irrecevables, la requérante ayant contesté la décision par un recours au fond ;
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite, dès lors que la décision litigieuse est un refus de délivrance d'un premier titre de séjour, hypothèse dans laquelle l'urgence n'est pas présumée, et qu'aucune des circonstances invoquées n'est de nature à caractériser l'urgence ;
- le moyen tiré de l'erreur de droit n'est pas fondé dès lors que le requérant ne justifie pas être entré en France avec un visa de long séjour et qu'il ne justifie pas davantage de sa contribution à l'éducation et l'entretien de son enfant français ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas propre à créer un doute sérieux sur la légalité du refus litigieux, dès lors par les pièces qu'il produit, le requérant ne justifie pas de l'ancienneté de son séjour à Mayotte, ni de la réalité de ses attaches personnelles et familiales, ni d'aucune insertion professionnelle ou scolaire.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 3 août 2023, sous le n° 2303318 par laquelle la requérante demande l'annulation de l'arrêté attaqué ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Vu la décision, prise en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par laquelle le président du Tribunal a désigné M. Sauvageot, premier conseiller, en qualité de juge des référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 18 août 2023 à 10 heures, le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme B étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Après avoir, au cours de l'audience publique présenté son rapport, et entendu les observations de Me Djafour, substituant Me Ghaem, avocat de la requérante, le préfet de Mayotte n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté n° 2023-9764097873 du 2 juin 2023, le préfet de Mayotte a refusé de délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " au titre des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à M. D, ressortissant comorien né le 10 septembre 2001, et a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois. Dans le cadre de la présente instance, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, le requérant demande la suspension des effets de ces deux décisions.
Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
3. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
5. Il est constant que le requérant réside à Mayotte de manière continue depuis novembre 2015, soit 7 années et l'âge de 15 ans. Il a obtenu un brevet d'études professionnelles " bois option menuiserie agencement " en juin 2020 et un baccalauréat professionnel " technicien menuisier agenceur " en juillet 2021. Il est titulaire depuis novembre 2022 du brevet aptitude aux fonctions d'animateur (BAFA) " animateur en accueils collectifs de mineurs " et du certificat de secouriste du travail obtenu en mars 2023. Il est membre actif de l'association " mouvement pour une alternative non violente de l'océan indien " depuis 2019, a effectué un stage à l'office municipal des sports de Tsingoni du 12 au 16 décembre 2022 et du 19 au 23 décembre 2022 a été embauché en contrat à durée déterminé par le même office municipal du 10 au 27 juillet 2023 et s'est vu proposé une promesse d'embauche par le même office le 25 juillet 2023. Il résulte également de l'instruction que le requérant est hébergé par Mme A, ressortissante française présente à l'audience, qui, du temps de sa minorité s'était vu accorder une délégation d'autorité parentale, par le juge judiciaire. Il résulte en outre que la mère du requérant réside à Mayotte, avec 5 demi-frères et sœurs, et que son père s'est toujours désintéressé de lui.
6. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la condition d'urgence est satisfaite et que le moyen tiré de la violation du droit au respect de sa vie privée et familiale et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité du refus de titre litigieux, ainsi que de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre.
7. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre les effets de ce refus jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur leur légalité. Il y a également lieu, dans l'attente de cette décision du tribunal, d'ordonner au préfet de Mayotte de munir l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de 10 jours à compter de la notification de la mise à disposition de la présente ordonnance au greffe du tribunal.
Sur les frais liés au litige :
8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros.
ORDONNE :
Article 1er : Les effets de l'arrêté litigieux n° 2023-9764097873 du 2 juin 2023 sont suspendus jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de munir le requérant d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond, dans un délai de 10 jours à compter de la notification de la mise à disposition de la présente ordonnance au greffe du tribunal.
Article 3 : L'Etat versera au requérant la somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D et au ministre de l'intérieur.
Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet de Mayotte
Fait à Mamoudzou, le 18 août 2023.
Le juge des référés,
F. SAUVAGEOT
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.