vendredi 18 août 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2303354 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | BELLIARD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée 7 août 2023, Mme D, représentée par Me Belliard, demande, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, au juge des référés :
1°) d'ordonner la suspension des effets de l'arrêté préfectoral du 6 juin 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de 4 jours à compter de la décision à intervenir, et de réexaminer sa situation dans un délai de 2 mois ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition de l'urgence est remplie, dès lors que le refus du titre litigieux l'expose, à l'occasion d'un contrôle d'identité, à faire l'objet d'une mesure d'éloignement sans délai. L'irrégularité de sa situation fait obstacle à la poursuite de ses études, et notamment à son départ à l'Université de Pau sous couvert d'un visa " étudiant " ;
- le refus de titre litigieux est entaché d'une erreur de droit en tant qu'il est fondé sur la circonstance qu'il ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français ;
- le refus de titre litigieux méconnait les dispositions des articles L. 423-21 et -23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale, dès lors qu'elle réside à Mayotte de manière continue depuis ses 11 ans, où elle a été scolarisée de manière ininterrompue depuis le CM2, que son père est décédé à Mayotte et que sa mère y réside, qu'elle n'a plus d'attaches familiales dans son pays d'origine ;
- la mesure d'éloignement prononcée à son encontre méconnait les dispositions de l'article L. 611-3 du ceseda.
Par un mémoire en défense enregistré le 17 août 2023, le préfet de Mayotte, représenté par la Selarl Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les conclusions dirigées contre la mesure d'éloignement sont irrecevables, la requérante ayant contesté la décision par un recours au fond ;
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite, dès lors que la décision litigieuse est un refus de délivrance d'un premier titre de séjour, hypothèse dans laquelle l'urgence n'est pas présumée, et qu'aucune des circonstances invoquées n'est de nature à caractériser l'urgence ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas propre à créer un doute sérieux sur la légalité du refus litigieux, dès lors par les pièces qu'il produit, le requérant ne justifie pas de l'ancienneté de son séjour à Mayotte, ni de la réalité de ses attaches personnelles et familiales, ni d'aucune insertion professionnelle ou scolaire.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 7 août 2023, sous le n° 2303353 par laquelle la requérante demande l'annulation de l'arrêté attaqué ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Vu la décision, prise en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par laquelle le président du Tribunal a désigné M. Sauvageot, premier conseiller, en qualité de juge des référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 18 août 2023 à 10 heures, le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme C étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Après avoir, au cours de l'audience publique présenté son rapport, et entendu les observations de Me Ratrimoarivony, qui substitue Me Belliard, avocat du requérant, le préfet de Mayotte n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté n° 2023-9765029451 du 6 juin 2023, le préfet de Mayotte a refusé de délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ", au titre des dispositions des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à Mme D, ressortissante comorienne née le 15 janvier 2004, et a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois. Dans le cadre de la présente instance, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la requérante demande la suspension des effets de ces deux décisions.
Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
3. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".
5. Il résulte de l'instruction que la requérante, née en janvier 2004, réside à Mayotte de manière continue depuis la rentrée scolaire 2015/2016, soit, à la date de la décision litigieuse, une durée de 8 années et l'âge de 11 ans. Il résulte également de l'instruction que la requérante a été constamment scolarisée depuis son arrivée à Mayotte, jusqu'à l'obtention d'un baccalauréat technologique " sciences et technologies de l'industrie et du développement durable (STI2D) en juin 2023 et qu'elle a été admise en 1er année de licence de lettres à l'Université de Pau à la rentrée 2023/2024. Il résulte encore de l'instruction qu'elle a présenté une première demande de titre de séjour le 9 novembre 2022, dans sa 19e année, et qu'elle réside à Mayotte chez un oncle en situation régulière, M. A B, après le décès de son père à Mayotte le 21 juin 2019 et alors que sa mère réside également à Mayotte.
6. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la condition d'urgence est satisfaite et que le moyen tiré de la violation du droit au respect de sa vie privée, protégé par les stipulations de l'article 8 de de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité du refus de titre litigieux, ainsi que de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre.
7. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre les effets de ce refus jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur leur légalité. Il y a également lieu, dans l'attente de cette décision du tribunal, d'ordonner au préfet de Mayotte de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de 10 jours à compter de la notification de la mise à disposition de la présente ordonnance au greffe du tribunal.
Sur les frais liés au litige :
8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros.
ORDONNE :
Article 1er : Les effets de l'arrêté litigieux n° 2023-9765029451 du 6 juin 2023 sont suspendus jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de munir la requérante d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que le tribunal se prononce au fond, dans un délai de 10 jours à compter de la notification de la mise à disposition de la présente ordonnance au greffe du tribunal.
Article 3 : L'Etat versera au requérant la somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D et au ministre de l'intérieur.
Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet de Mayotte
Fait à Mamoudzou, le 18 août 2023.
Le juge des référés,
F. SAUVAGEOT
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.