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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2303698

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2303698

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2303698
TypeOrdonnance
PublicationC
Avocat requérantGHAEM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 18 et 19 septembre 2023, Mme D C, représentée par Me Ghaem, avocate, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre au conseil départemental ainsi qu'au préfet de Mayotte de lui proposer sans délai une place dans une structure d'hébergement sous astreinte de 500 euros par jour de retard à l'Office français de l'immigration et de l'intégration avec le concours de l'association Solidarité Mayotte :

2 °) de mettre à la charge du président du conseil départemental et du préfet de Mayotte une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'Etat est compétent en matière d'hébergement d'urgence des familles sans-abri ;

- le département est compétent en application des dispositions relatives à l'aide sociale à l'enfance ;

- la condition d'urgence est remplie ;

- la situation dans laquelle elle est laissée avec ses enfants mineurs porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit constitutionnel d'asile ;

- le montant des aides matérielles est insuffisant ;

- sa situation porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un hébergement d'urgence.

La requête a été communiquée au préfet de Mayotte et au Département de Mayotte qui n'ont pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 19 septembre 2023 à 14 heures 30, le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme B étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cornevaux, juge des référés ;

- et les observations de Me Ali, substituant Me Ghaem, avocate de Mme C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

2. Mme D C, ressortissante congolaise née le 26 juin 1986 à Univra (République démocratique du Congo), est entrée sur le territoire français en janvier 2023 a été admise à la protection internationale, au titre de la protection subsidiaire, le 10 mai 2023, par le directeur de l'OFPRA. Elle demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au département de Mayotte et au préfet de Mayotte de mettre à sa disposition sans délai un hébergement adaptées à ses besoins. Elle demande également qu'il soit enjoint au Département de Mayotte de la prendre en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance.

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte de l'instruction que Mme C est accompagnée de ses trois enfants mineurs âgés de six mois, trois ans et six ans. Il est constant que Mme C a été invitée à quitter le dispositif d'hébergement réservée aux demandeurs d'asile, dès le 13 septembre 2023, postérieurement à son admission au statut de personne protégée en vertu des dispositions de l'article L. 121-7 du code de l'action sociale et de la famille (A). La requérante, ne pouvant accéder en préfecture aux fins d'enregistrement de sa demande d'une carte de séjour, s'est installée devant les locaux de l'association Solidarité Mayotte sans avoir accès régulièrement et facilement à un point d'eau ou de douche ni à des toilettes. Enfin, ni le conseil départemental, ni l'Etat n'ont répondu à sa demande tendant à lui assurer avec ses trois enfants un hébergement en application notamment des dispositions des articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du A. Dans ces conditions, Mme C est fondée à soutenir que la condition d'urgence particulière prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie.

En ce qui concerne l'atteinte à une liberté fondamentale :

4. La privation des conditions matérielles d'accueil qui doivent être assurées au demandeur d'asile jusqu'à ce qu'il soit définitivement statué sur sa demande d'asile peut conduire le juge des référés, lorsque la situation qui en résulte caractérise une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et emporte des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille, à faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en ordonnant à l'administration de prendre, compte tenu des moyens dont elle dispose et des mesures qu'elle a déjà prises, les mesures qui lui apparaissent de nature à sauvegarder, dans un délai de quarante-huit heures, la liberté fondamentale à laquelle il est ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale.

5. Il résulte de l'instruction que la situation de Mme C et de ses enfants mineurs est de nature à emporter pour eux des conséquences graves, de nature à justifier l'intervention du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne les mesures à ordonner :

6. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 précité et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, résultant de l'action ou de la carence de cette personne publique, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte, dès lors qu'existe une situation d'urgence caractérisée justifiant le prononcé de mesures de sauvegarde à très bref délai. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsqu'aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. Le juge des référés peut, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ordonner à l'autorité compétente de prendre, à titre provisoire, une mesure d'organisation des services placés sous son autorité lorsqu'une telle mesure est nécessaire à la sauvegarde d'une liberté fondamentale. Toutefois, le juge des référés ne peut, au titre de la procédure particulière prévue par l'article L. 521-2 précité, qu'ordonner les mesures d'urgence qui lui apparaissent de nature à sauvegarder, dans un délai de quarante-huit heures, la liberté fondamentale à laquelle il est porté une atteinte grave et manifestement illégale. Dans tous les cas, l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 précité est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. Compte tenu du cadre temporel dans lequel se prononce le juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2, les mesures qu'il peut ordonner doivent s'apprécier en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises.

7. Aux termes de l'article L. 121-7 du code de l'action sociale et des familles : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : / () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 ". L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". L'article L. 345-2-2 dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Toutefois, en vertu du 4° de l'article L. 222-5 du même code, les femmes enceintes et les mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique notamment parce qu'elles sont sans domicile sont prises en charge par le service d'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental.

8. D'une part, il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement de ces dispositions, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Les demandeurs d'asile dont la demande est en cours d'examen et n'a pas été définitivement rejetée ont également vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

9. D'autre part, il résulte des dispositions des articles L. 121-7 et L. 345-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles que sont en principe à la charge de l'Etat les mesures d'aide sociale relatives à l'hébergement des familles qui connaissent de graves difficultés, notamment économiques ou de logement, à l'exception des femmes enceintes et des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin, notamment parce qu'elles sont sans domicile, d'un soutien matériel et psychologique, dont la prise en charge incombe au département au titre de l'aide sociale à l'enfance en vertu de l'article L. 222-5 du même code. Toutefois, cette compétence du département en matière d'hébergement d'urgence des femmes enceintes et des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans n'exclut pas l'intervention supplétive de l'Etat par le biais de mesures permettant temporairement l'hébergement d'urgence des femmes enceintes demandeuses d'asile. Dès lors, et sans préjudice de la faculté qui lui est ouverte de rechercher la responsabilité du département en cas de carence avérée et prolongée, l'Etat ne peut légalement refuser à une femme enceinte demandeuse d'asile l'octroi ou le maintien d'une aide entrant dans le champ de ses compétences, que sa situation rendrait nécessaire, au seul motif qu'il incombe en principe au département d'assurer leur hébergement. Il appartient au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'adresser une injonction à la personne publique dont l'intervention lui paraît la plus à même de mettre fin à l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale qu'il constate.

10. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a déjà été dit au point 3 de la présente ordonnance, que la situation de Mme C et de ses enfants, eu égard à leur particulière vulnérabilité, est de nature à emporter pour eux des conséquences graves, de nature à justifier l'intervention du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Ni le préfet de Mayotte, ni le Département de Mayotte n'ont produit d'observations en défense pour justifier des diligences accomplies, ou non, au regard de leurs moyens respectifs. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à l'Etat de faire bénéficier sans délai Mme C d'un hébergement d'urgence. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de Mme C tendant à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat ou du Département de Mayotte au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : Il est enjoint au préfet de Mayotte de faire bénéficier sans délai Mme C d'un hébergement d'urgence. Le préfet de Mayotte fera connaître au tribunal les suites données à cette injonction dans un délai de cinq jours.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au préfet de Mayotte, et au Département de Mayotte.

Fait à Mamoudzou, le 27 septembre 2023.

Le juge des référés,

G. CORNEVAUX

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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