vendredi 13 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2304011 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 octobre 2023, Mme D B, représentée par Me Ratrimoarivony, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte du 10 octobre 2023, en tant qu'il prévoit son éloignement forcé ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est caractérisée par l'éloignement imminent auquel elle est exposée ;
- la décision contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'intérêt supérieur de l'enfant, protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors qu'elle repose sur son rattachement administratif à une personne majeure qui n'a aucun lien avec elle ;
- la même mesure porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, dès lors que sa sœur, seule à même de la prendre en charge, réside à Mayotte et qu'elle se trouverait isolée en cas de retour à Madagascar.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne des droits de l'homme ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 13 octobre 2023 à 10h30, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Mdere, greffière d'audience présente au tribunal administratif de Mayotte.
Au cours de l'audience publique, ont été entendus :
- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;
- les observations de Me Ratrimoarivony, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;
- le préfet de Mayotte n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D B, née le 2 février 2007 à Befandriana-Nord (Madagascar), est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 9 octobre 2023, à bord d'une embarcation clandestine. Par arrêté du 10 octobre 2023, le préfet de Mayotte a rattaché l'intéressée, âgée de seize ans, à une personne majeure à l'encontre de laquelle il a prononcé une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français. Cet arrêté prévoit que cette personne sera éloignée accompagnée de la requérante mineure. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté en tant qu'il prévoit son éloignement forcé.
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public () aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
3. L'intervention du juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure doive être prise à très bref délai pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, la condition d'urgence est remplie dès lors que Mme B, mineure, est susceptible d'être éloignée à tout moment vers Madagascar en exécution de la mesure d'éloignement dont la personne majeure à laquelle elle est rattachée fait l'objet.
4. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur de l'enfant dans toutes les décisions le concernant. L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui est titulaire à son égard de l'autorité parentale.
5. En vertu de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'étranger " mineur de dix-huit ans " ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Toutefois, dès lors que l'article L. 744-2 de ce code prévoit expressément la possibilité qu'un enfant mineur étranger soit accueilli dans un centre de rétention, par voie de conséquence du placement en rétention de la personne majeure qu'il accompagne, l'éloignement forcé d'un étranger majeur décidé sur le fondement de l'article L. 612-1 du même code peut légalement entraîner celui du ou des enfants mineurs l'accompagnant. Dans une telle hypothèse, la mise en œuvre de la mesure d'éloignement forcé d'un étranger mineur doit être entourée de garanties particulières qu'appelle l'attention primordiale qui doit être accordée à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant, en vertu de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990. Doit également être assuré le respect effectif des droits et libertés fondamentaux de l'enfant mineur. Au nombre des exigences permettant d'en garantir l'effectivité figure notamment l'obligation, posée par l'article L. 744-2, que le registre qui doit être tenu dans tous les lieux recevant des personnes placées ou maintenues en rétention, mentionne l'état-civil des enfants mineurs ainsi que les conditions de leur accueil. Il s'ensuit que l'autorité administrative doit s'attacher à vérifier, dans toute la mesure du possible, l'identité d'un étranger mineur placé en rétention et faisant l'objet d'une mesure d'éloignement forcé par voie de conséquence de celle ordonnée à l'encontre de la personne majeure qu'il accompagne, la nature exacte des liens qu'il entretient avec cette dernière ainsi que les conditions de sa prise en charge dans le lieu à destination duquel il est éloigné.
6. Il résulte de l'instruction que le préfet de Mayotte a eu connaissance, au plus tard dans le cadre des échanges contradictoires de la présente instance, tant de l'identité exacte de la jeune requérante mineure que de son lien de parenté avec Mme A C. Sont en effet versées au dossier des pièces qui en attestent, dont l'administration ne conteste pas la valeur probante, à savoir les actes de naissance des intéressées ainsi qu'un titre d'identité, comportant une photographie, au nom de la sœur aînée. En dépit de ces informations, le préfet de Mayotte a maintenu la mesure d'éloignement de cette enfant mineure, sur le fondement de l'arrêté en litige, par lequel il confie la responsabilité de l'enfant à une personne majeure qui l'accompagnait au moment de l'interpellation, alors même qu'est portée à sa connaissance la circonstance que la mère de Mme B, née de père inconnu, est décédée le 15 mars 2012, tandis que sa sœur, seule à même de la prendre en charge, réside à Mayotte depuis 2021. La situation de Mme C, qui est enceinte de son compagnon de nationalité française depuis plus de cinq mois et justifie de leur communauté de vie, est en cours de régularisation au regard du droit au séjour. L'administration s'est ainsi abstenue de se préoccuper des conditions dans lesquelles l'enfant mineure sera prise en charge à Madagascar, lieu à destination duquel elle doit être éloignée. En agissant de la sorte, non seulement l'administration n'a pas accompli les diligences nécessaires pour réunir les informations qu'elle devait, dans le cas d'un mineur, s'efforcer, dans la mesure du possible, de collecter avant de procéder à son éloignement forcé mais encore elle n'a tenu aucun compte des éléments qui ont été portés à sa connaissance. Il suit de là que l'arrêté du 10 octobre 2023 est entaché d'une illégalité manifeste qui porte gravement atteinte à l'intérêt supérieur de la jeune D B. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de cet arrêté, en tant qu'il prévoit l'éloignement de cette enfant mineure.
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte du 10 octobre 2023, en tant qu'il prévoit l'éloignement forcé de la jeune D B, est suspendue.
Article 2 : L'Etat versera une somme de 700 euros à Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : La présente décision sera notifiée à Mme D B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 13 octobre 2023.
Le juge des référés,
V. RAMIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.