lundi 20 novembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2304174 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | AHAMADA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 octobre 2023, Mme B, représentée par Me Ahamada, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 13 juin 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est caractérisée, dès lors qu'en l'absence de caractère suspensif du recours en annulation dirigé contre l'arrêté contesté, la mesure d'éloignement prise à son encontre peut être exécutée à tout moment ;
- les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte et de la violation du droit d'être entendu sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité des trois décisions contestées ;
- les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale, de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, invoqués à l'encontre de la décision de refus de séjour, et les moyens tirés, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de séjour, de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que les moyens tirés, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français, invoqués à l'encontre de la décision fixant le pays de destination, sont propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions en litige.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 novembre 2023, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'urgence n'est pas établie ;
- aucun des moyens invoqués n'est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté litigieux.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 26 octobre 2023 sous le n° 2304173, tendant à l'annulation de l'arrêté du 13 juin 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé l'admission au séjour de Mme B, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne des droits de l'homme ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique, qui a eu lieu le 10 novembre 2023 à 13h30, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Madhoine, greffière d'audience présent au tribunal administratif de Mayotte.
Au cours de l'audience publique, ont été entendus :
- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;
- les observations de Me Dedry, substituant Me Ahamada, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;
- et les observations de Me Bekpoli, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante malgache née le 17 décembre 1985 à Ambodibonara (Madagascar), a présenté une demande de premier titre de séjour, en qualité de parent d'enfant français. Par arrêté du 13 juin 2023, le préfet de Mayotte a refusé son admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination. Mme B demande à titre principal au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de ces décisions.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative et les conclusions aux fins d'injonction :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. Mme B, qui soutient résider à Mayotte depuis cinq ans, a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour, en qualité de parent d'enfant français. L'intéressée, qui réside à Chiconi, est mère d'un enfant mineur de nationalité française, né à Mayotte en 2021, dont le père français réside dans une autre commune du département. Or, l'arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français, dont Mme B demande la suspension, a pour effet de la placer dans une situation irrégulière et l'expose au risque d'être éloignée à tout moment du territoire. Dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne les moyens communs aux trois décisions contestées :
5. En l'état de l'instruction, ni le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte, ni celui tiré du défaut de motivation de l'arrêté en litige, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées.
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
6. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
7. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
8. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".
9. Mme B, née à Madagascar en 1985, soutient résider à Mayotte depuis 2018, sans toutefois l'établir. Il résulte de l'instruction que l'intéressée, qui a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour, est la mère du jeune A, né à Mamoudzou en 2021, lequel a été reconnu dans les jours qui ont suivi sa naissance par M. C, ressortissant français. Toutefois, alors même qu'elle apporte des éléments susceptibles d'établir que son fils en bas âge vit auprès d'elle depuis sa naissance et qu'elle contribue effectivement à son entretien et à son éducation, la requérante ne justifie d'aucune communauté de vie antérieure avec le père de son enfant, ni que l'intéressé lui verserait la contribution mensuelle alléguée, ni même que celui-ci, qui réside dans une ville distincte, contribuerait à l'éducation de l'enfant. Dans ces conditions, aucun des moyens invoqués par Mme B, tirés de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale, de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, invoqués à l'encontre de la décision de refus de séjour, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige, en tant qu'il porte refus d'admission au séjour.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
10. Aux termes de l'article L. 611-3 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; / () ".
11. Mme B verse au dossier des documents susceptibles d'établir que son fils en bas âge vit auprès d'elle depuis sa naissance et qu'elle contribue effectivement à son entretien et à son éducation. Dans ces conditions et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, seuls les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, invoqués à l'encontre de la mesure d'éloignement, sont propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige, en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
12. En l'état de l'instruction et pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 9 et 11, seul le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision fixant le pays de destination.
13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a seulement lieu, dans les circonstances de l'espèce, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 13 juin 2023 en tant que le préfet de Mayotte a fait obligation à Mme B de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination.
14. La présente décision implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le préfet de Mayotte délivre à Mme B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa requête tendant à l'annulation de l'arrêté en litige. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette mesure d'exécution dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 600 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 13 juin 2023, en tant que le préfet de Mayotte a fait obligation à Mme B de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination, est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à Mme B une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 600 euros à Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 20 novembre 2023.
Le juge des référés,
V. RAMIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.