lundi 29 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2304527 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | AARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 1er décembre 2023, M. B A, représenté par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 19 avril 2023 en tant que le préfet de Mayotte a refusé de l'admettre au séjour, a annulé le récépissé l'autorisant provisoirement au séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quatre jours, et de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'urgence est caractérisée, au regard de sa situation personnelle et familiale et du risque d'éloignement auquel il est exposé à tout moment ;
- les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, sont propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.
Par un mémoire en défense et un mémoire de production enregistrés les 20 et 21 décembre 2023, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'urgence n'est pas établie ;
- aucun des moyens invoqués n'est fondé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 1er juillet 2023 sous le n° 2302941, tendant à l'annulation de l'arrêté du 19 avril 2023 portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français.
Vu :
- la convention européenne des droits de l'homme ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 21 décembre 2023 à 13h30, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de M. Zaki Soidiki, greffier d'audience présent au tribunal administratif de Mayotte.
Au cours de l'audience publique, ont été entendus :
- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;
- les observations de Me Belliard, représentant M. A et de l'intéressé, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;
- et les observations de Me Ben Attia, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui conclut aux mêmes fins, par les mêmes moyens et soutient en outre que la requête au fond est irrecevable, pour tardiveté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant malgache né le 29 août 2003, est entré à Mayotte en 2016, selon ses déclarations. Il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en 2021. Par arrêté du 26 octobre 2022, le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai. Par ordonnance du 28 octobre 2022, le juge des référés du présent tribunal, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a suspendu les effets de cet arrêté et enjoint au préfet de réexaminer la situation de l'intéressé. Par arrêté du 19 avril 2023, le préfet de Mayotte a refusé d'admettre M. A au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination. M. A demande à titre principal au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution du refus de titre de séjour et de la mesure d'éloignement.
Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Mayotte :
2. En premier lieu, il résulte de l'instruction que l'arrêté du 19 avril 2023 contesté, qui comporte la mention des voies et délais de recours, a été notifié à M. A le 9 mai 2023. La requête tendant à l'annulation de cet arrêté a été enregistrée au greffe du tribunal le 1er juillet 2023, soit avant l'expiration du délai de recours de deux mois qui a commencé à courir le 10 mai 2023. Contrairement à ce qu'a soutenu le préfet de Mayotte à l'audience, la requête au fond n'est donc pas tardive. Dès lors, le moyen de défense qui doit être regardé comme tiré de l'absence de bien-fondé des conclusions aux fins de suspension de l'arrêté en litige, au motif de l'irrecevabilité de la requête au fond, ne peut qu'être écarté.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
En ce qui concerne l'urgence :
4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
5. M. A, qui soutient résider à Mayotte depuis 2016, a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour, au titre de la vie privée et familiale. Il résulte de l'instruction et des précisions apportées à l'audience que l'intéressé est entré sur le territoire au plus tard en 2017, où il a rejoint sa mère qui l'héberge avec sa fratrie et subvient à ses besoins, tandis que depuis 2018 il a suivi une scolarité sérieuse à Mayotte et que la poursuite de ses études, pour lesquelles il a entamé des démarches, dépend de la régularité de son séjour. Dans ces conditions, l'arrêté portant refus d'admission au séjour et obligation de quitter le territoire français dont M. A demande la suspension a pour effet de le placer dans une situation irrégulière et l'expose au risque d'être éloigné à tout moment du territoire et de sa famille. Ainsi, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité des décisions en litige :
6. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
7. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
8. Il résulte de l'instruction que M. A, jeune majeur entré à Mayotte au plus tard à l'âge de quatorze ans, est le fils d'une ressortissante malgache titulaire d'une carte de résident d'une durée de dix ans, qui a exercé seule l'autorité parentale sur l'intéressé depuis son arrivée, l'héberge et subvient à ses besoins. Alors même que les membres de sa fratrie sont de pères différents, le requérant apporte des éléments susceptibles de justifier la réalité des liens familiaux, la durée et la continuité de son séjour, ainsi que le sérieux de sa scolarité et de ses démarches d'insertion. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.
9. Par suite et la validité de sa dernière autorisation provisoire de séjour ayant expiré le 5 juin 2023, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 19 avril 2023 en tant que le préfet de Mayotte a refusé d'admettre M. A au séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai d'un mois.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. La présente décision implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le préfet de Mayotte délivre à M. A une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa requête tendant à l'annulation de l'arrêté contesté. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette mesure d'exécution dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il y a également lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder au réexamen de la situation du requérant, dans un délai de deux mois.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 600 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 19 avril 2023, en tant que le préfet de Mayotte a refusé d'admettre M. A au séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 600 euros à M. A, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. B A et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 29 janvier 2024.
Le juge des référés,
V. RAMIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.