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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2304540

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2304540

lundi 29 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2304540
TypeDécision
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 décembre 2023, Mme A B, représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 15 septembre 2023 en tant que le préfet de Mayotte a refusé de l'admettre au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'urgence est caractérisée, au regard de sa situation personnelle et familiale et du risque d'éloignement auquel elle est exposée à tout moment ;

- les moyens tirés de l'erreur de droit commise en fondant la décision sur le motif de son entrée irrégulière, de l'absence du caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité de son enfant français, de l'erreur d'appréciation de sa situation, de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de celles de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et de la méconnaissance des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, invoqués à l'encontre de la décision portant refus de séjour, ainsi que les moyens tirés du défaut de base légale et de la méconnaissance des dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du même code, invoqués à l'encontre de la décision pourtant obligation de quitter le territoire français, sont propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2023, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'urgence n'est pas établie ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté litigieux.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 2 décembre 2023 sous le n° 2304539, tendant à l'annulation de l'arrêté du 15 septembre 2023 portant refus d'admission au séjour de Mme B et obligation de quitter le territoire français.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne des droits de l'homme ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 21 décembre 2023 à 13h30, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de M. Zaki Soidiki, greffier d'audience présent au tribunal administratif de Mayotte.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;

- les observations de Me Belliard, représentant Mme B et de l'intéressée, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, sauf à prendre acte du retrait de l'arrêté en litige ;

- et les observations de Me Ben Attia, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui conclut au non-lieu à statuer sur la requête, l'intéressée étant convoquée devant les services de préfecture en vue de se voir délivrer un titre de séjour.

Les parties ont été avisées à l'audience et par ordonnance du 21 décembre 2023, de ce qu'en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction était différée au 22 décembre 2023 à 12h00.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante malgache née le 27 octobre 2003, est entrée irrégulièrement à Mayotte en 2018, selon ses déclarations. Elle a présenté une demande de titre de séjour dont le récépissé lui a été délivré le 7 septembre 2023. Par arrêté du 15 septembre 2023, le préfet de Mayotte a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination. Mme B demande à titre principal au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution du refus de titre de séjour et de la mesure d'éloignement.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. S'il ressort des débats à l'audience que, selon les affirmations du défendeur, Mme B a été convoquée à nouveau devant les services de préfecture en vue de se voir délivrer un titre de séjour, le préfet de Mayotte n'a pas justifié, avant la clôture différée de l'instruction, du retrait de l'arrêté en litige. Par suite, la requête n'étant pas devenue sans objet, l'exception de non-lieu à statuer doit être écartée.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

5. Mme B, qui soutient résider à Mayotte depuis 2018, a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour, en qualité de parent d'enfant français. Il résulte de l'instruction que l'intéressée est mère d'un enfant de nationalité française né à Mayotte en 2022, dont le père français réside sur le territoire. La requérante y vit avec son nouveau compagnon, père de son troisième enfant né en 2023, qui a reconnu sa première fille née en 2018. Dans ces conditions, l'arrêté portant refus d'admission au séjour et obligation de quitter le territoire français dont Mme B demande la suspension a pour effet de la placer dans une situation irrégulière et l'expose au risque d'être éloignée à tout moment du territoire, malgré sa situation familiale et celle de ses enfants en bas âge. Ainsi, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité des décisions en litige :

6. Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".

9. Aux termes de l'article L. 611-3 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; / () ".

10. Il résulte de l'instruction que Mme B, née à Madagascar en 2003, est entrée à Mayotte en 2018 et qu'elle y a suivi la fin de sa scolarité. Elle est mère d'un enfant de nationalité française, né à Mayotte en 2022 de son union avec un ressortissant français, qui a reconnu leur fils dans les jours qui ont suivi sa naissance. Si le couple est séparé, la requérante justifie que le père de l'enfant contribue effectivement à son entretien et à son éducation. Elle établit en outre avoir entrepris des démarches en vue de son insertion professionnelle. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de droit commise en fondant la décision sur le motif de son entrée irrégulière, de l'absence du caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité de son enfant français, de l'erreur d'appréciation de sa situation, de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de celles de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et de la méconnaissance des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, invoqués à l'encontre de la décision portant refus de séjour, ainsi que les moyens tirés du défaut de base légale et de la méconnaissance des dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du même code, invoqués à l'encontre de la décision pourtant obligation de quitter le territoire français, sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.

11. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 15 septembre 2023 en tant que le préfet de Mayotte a refusé d'admettre Mme B au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. La présente décision implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le préfet de Mayotte délivre à Mme B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa requête tendant à l'annulation de l'arrêté contesté. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette mesure d'exécution dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il y a également lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder au réexamen de la situation de la requérante, dans un délai de deux mois.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 600 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 15 septembre 2023, en tant que le préfet de Mayotte a refusé d'admettre Mme B au séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à Mme B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 600 euros à Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme A B et au préfet de Mayotte.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.

Fait à Mamoudzou, le 29 janvier 2024.

Le juge des référés,

V. RAMIN

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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