lundi 18 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2304588 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DJAFOUR NACIMA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 décembre 2023, Mme A B, représentée par Me Djafour, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler son titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est caractérisée au regard de sa situation personnelle et familiale et en raison de la fin de validité de son récépissé au regard du contexte spécifique de Mayotte ;
- les moyens tirés de l'insuffisance de motivation, du défaut d'examen, du non-respect du droit d'être entendu, de la méconnaissance des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'erreur manifeste d'appréciation, des erreurs de droit s'agissant de la contribution et de l'entretien et de la fraude, de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi que le moyen tiré du défaut de base légale de la décision fixant le pays de renvoi sont propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité du refus de séjour en litige ;
Par un mémoire en défense enregistré le 18 décembre 2023, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'urgence n'est pas établie ;
- aucun des moyens invoqués n'est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité la décision litigieuse.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 6 décembre 2023 sous le n° 2304575, tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de délivrer à Mme B un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Baizet, première conseillère, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique, qui a eu lieu le 18 décembre 2023 à 10h00 (heure de Mayotte), dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, la juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Moendadze, greffière d'audience présente au tribunal administratif de Mayotte.
Au cours de l'audience publique, ont été entendus :
- le rapport de Mme Baizet, juge des référés ;
- Mme A B n'étant ni présente ni représentée ;
- les observations de Me Ben Attia pour le préfet de Mayotte
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 22 septembre 2023, le préfet de Mayotte a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme B, ressortissante comorienne née le 20 juillet 1978 à Domoni Anjouan, et l'a obligée à quitter le territoire français. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
4. Il résulte de l'instruction que Mme B, qui soutient résider à Mayotte depuis 2013, séjourne régulièrement sur le territoire depuis 2016 sous couvert de titres de séjour d'une durée de validité d'un an, dont le dernier a expiré le 13 décembre 2022. Elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour, en qualité de parent d'enfants français. L'intéressée est mère de deux enfants mineurs de nationalité française, nés à Mayotte en 2010 et 2013. Dans ces conditions, l'arrêté portant refus de renouvellement de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français, dont Mme B demande la suspension, a pour effet de la placer dans une situation irrégulière et l'expose au risque d'être éloignée à tout moment du territoire, où réside ses deux enfants français mineurs, ainsi qu'un troisième enfant français majeur. Ainsi, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
6. Il résulte de l'instruction que Mme A B, qui soutient résider à Mayotte depuis 2013, est mère de trois enfants français, dont deux mineurs qui sont scolarisés. D'une part, le préfet de Mayotte n'apporte aucun élément probant de nature à démontrer que le père de son dernier enfant aurait frauduleusement reconnu la paternité, les circonstances que la reconnaissance ait été tardive, que le père n'apporte aucun justificatif de sa contribution, et qu'il a reconnu 5 autres enfants, étant à cet égard insuffisantes pour établir que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française de l'enfant ou d'un titre de séjour pour la mère. D'autre part, Mme B, titulaire de titres de séjours depuis 2016, travaille dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée à temps complet en tant qu'employée polyvalente en restaurant depuis 2020. Il résulte de l'instruction, eu égard à sa situation personnelle et professionnelle, que Mme B a fixé le centre de sa vie privée et familiale à Mayotte. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de droit s'agissant de la fraude, de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle et familiale de Mme B et de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant sont propres, en l'état de l'instruction, à créer des doutes sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.
7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 22 septembre 2023 du préfet de Mayotte portant refus de renouvellement du titre de séjour de Mme B et obligation de quitter le territoire français.
8. La présente décision implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le préfet de Mayotte délivre à Mme B, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa requête n° 2304575 tendant à l'annulation de l'arrêté contesté. Il n'y a pas lieu, toutefois, d'assortir cette mesure d'injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 22 septembre 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme B et l'a obligée à quitter le territoire français est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à Mme A B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quatre jours suivant la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à Mme C A B, la somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme A B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 18 décembre 2023.
La juge des référés,
E. BAIZET
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.