mercredi 28 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2400334 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | AARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 27 février 2024, M. D C, représenté par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 26 février 2024 par lequel le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il est exposé à un éloignement imminent vers son pays d'origine ;
- l'arrêté porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2024, le préfet de Mayotte, représenté par Me Nicolas Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête de M. C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 28 février 2024 à 14 heures (heure de Mayotte), le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 du code de justice administrative, M. A B étant greffier d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Sorin, juge des référés ;
- et les observations de Me Belliard qui informe le tribunal de ce que M. C a fait l'objet d'un éloignement à destination des Comores ce jour à midi. Dans ces conditions, et alors que le préfet n'a pas respecté le caractère suspensif de son recours, il entend modifier ses conclusions en sollicitant non plus la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement mais de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, compte tenu de l'atteinte portée à son droit au recours effectif, et qu'il soit enjoint au préfet de Mayotte d'organiser son retour à Mayotte, en lui délivrant un laissez-passer consulaire ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour dès son retour sur le territoire français ;
- le préfet n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, sous réserve de la production du registre du centre de rétention de Pamandzi établissant l'éloignement effectif de M. C.
Le registre du centre de rétention administrative de Mayotte ayant été produit le 28 février 2024 à 16h15, la clôture d'instruction a été différée pour permettre sa communication au conseil du requérant.
Considérant ce qui suit :
1. M. D C, ressortissant comorien né le 15 novembre 1983, a demandé, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai. Compte tenu de la mise à exécution de la mesure d'éloignement après l'introduction de son recours, il sollicite désormais la suspension de l'exécution de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, compte tenu de l'atteinte portée à son droit au recours effectif, et qu'il soit enjoint au préfet de Mayotte d'organiser son retour à Mayotte, en lui délivrant un laissez-passer consulaire ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour dès son retour sur le territoire français.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
3. En premier lieu, l'intervention du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, dans la mesure où il est constant que le requérant a été éloigné en fin de matinée de ce 28 février 2024, avant qu'il ne soit statué sur sa requête, il n'existe plus d'urgence à statuer sur ses conclusions tendant à la suspension des effets de la mesure d'éloignement prise à son encontre. En revanche, dans la mesure où le requérant a maintenu ses conclusions tendant à la suspension de l'exécution de la mesure d'interdiction de retour et qu'il a présenté à l'audience des conclusions tendant à ce qu'il soit notamment enjoint au préfet de Mayotte d'organiser son retour à Mayotte, il y a lieu de statuer sur ces conclusions.
4. En second lieu et d'une part, il de la combinaison des dispositions citées au point 2 avec celles de l'article L. 511-1 du même code qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, résultant de l'action ou de la carence de cette personne publique, de prescrire les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte, dès lors qu'existe une situation d'urgence caractérisée justifiant le prononcé de mesures de sauvegarde à très bref délai et qu'il est possible de prendre utilement de telles mesures. Celles-ci doivent, en principe, présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. Le caractère manifestement illégal de l'atteinte doit s'apprécier notamment en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises.
5. D'autre part, aux termes de l'article 13 de la convention européenne des droits de l'homme et de sauvegarde des libertés fondamentales : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs fonctions officielles ". Et aux termes de l'article 8 de cette même convention : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. De troisième part, selon les termes de l'article L. 761-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir à Mayotte : (..) ; 2° Si l'étranger a saisi le tribunal administratif d'une demande sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, avant que le juge des référés ait informé les parties de la tenue ou non d'une audience publique en application du deuxième alinéa de l'article L. 522-1 du même code, ni, si les parties ont été informées d'une telle audience, avant que le juge ait statué sur la demande ".
7. Il résulte de l'instruction et notamment du registre du centre de rétention de Pamandzi, dont le tribunal a exigé la production par mesure d'instruction à l'issue de l'audience, que M. C a été éloigné par voie maritime ce mercredi 28 février 2024 à 10 h 15, soit postérieurement à l'introduction du présent recours et à la notification aux parties de l'avis d'audience le 27 février 2024 en fin de matinée, en parfaite méconnaissance des dispositions citées au point précédent.
8. En outre, il résulte de l'instruction que M. D C réside à Mayotte en compagnie de son épouse, présente à l'audience, avec laquelle il s'est marié en 2016, Mme E, en situation régulière sur le territoire français et disposant d'un poste de contractuel vacataire, en tant qu'adjointe territoriale en animation auprès de la commune de Mamoudzou. Ce couple partage une communauté de vie avec leurs deux enfants, dont l'un d'entre eux, ressortissant français, est né d'une précédente union de Mme E. M. C, qui a sollicité la délivrance d'un titre de séjour et dont la demande est actuellement pendante devant les services de la préfecture, justifie, en outre, de la situation régulière de son fils né en 2018 à Mayotte, titulaire d'un document de circulation pour étranger mineur et scolarisé en classe de grande section pour l'année en cours. Enfin, par les pièces qu'il produit et notamment les différentes factures d'achat dans des magasins mahorais, M. C démontre contribuer à l'entretien et l'éducation de son enfant ainsi que du premier enfant de son épouse.
9. Dans ces conditions, compte tenu de la stabilité et de l'intensité de ses liens personnels et familiaux à Mayotte, M. C est fondé à soutenir que son éloignement porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au recours effectif, qui constitue une liberté fondamentale. Pour les mêmes motifs, il est également fondé à soutenir que la condition d'urgence est satisfaite, au sens et pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de prendre toutes mesures, avec le concours des autorités consulaires françaises aux Comores, de nature à permettre le retour à Mayotte du requérant dans les meilleurs délais, aux frais de l'Etat, sans qu'y fasse obstacle la mesure d'interdiction de retour également prononcée à son encontre le 27 février 2024, dont il y a lieu de suspendre les effets par voie de conséquence. Il y a également lieu d'enjoindre au préfet de délivrer au requérant une autorisation provisoire de séjour à son retour à Mayotte.
Sur les frais relatifs au litige :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
ORDONNE :
Article 1er : Il n'y a plus lieu à statuer sur les conclusions de la requête tendant à la suspension des effets de la mesure d'éloignement sans délai prononcée à l'encontre de M. C par arrêté préfectoral du 26 février 2024.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de prendre toutes mesures, avec le concours des autorités consulaires françaises aux Comores, de nature à permettre le retour à Mayotte de M. D C dans les meilleurs délais, aux frais de l'Etat, et de lui délivrer, à son retour à Mayotte, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : Les effet de l'interdiction de retour prononcée à l'encontre du requérant par arrêté du 26 février 2024 sont suspendus.
Article 4 : L'Etat versera au requérant une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C et au préfet de Mayotte.
Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 28 février 2024.
Le juge des référés,
T. SORIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.