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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2400628

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2400628

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2400628
TypeOrdonnance
PublicationC
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 avril 2024, Mme C A B, représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 6089/2024 du 9 avril 2024 en tant que le préfet de Mayotte l'a obligée à quitter le territoire français sans délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'urgence est caractérisée par l'éloignement imminent auquel elle est exposée ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte également atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, qui peuvent prétendre à obtenir la nationalité française en vertu de l'article 19-3 du code civil.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2024, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, en ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ;

- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne des droits de l'homme ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 11 avril 2024 à 15h00, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Thoral, greffière d'audience présente au tribunal administratif de Mayotte.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;

- les observations de Me Sunar, substituant Me Belliard, représentant Mme A B, qui confirme les moyens et conclusions de sa requête ;

- et les observations de Me Ben Attia, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui confirme ses moyens et conclusions.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A B, ressortissante comorienne née le 25 novembre 2003, a été placée en rétention administrative le 9 avril 2024, à la suite d'un contrôle d'identité. Par arrêté du n° 6089/2024 du 9 avril 2024, le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire pour une durée d'un an. Mme A B demande à titre principal au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté, en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public () aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".

3. L'intervention du juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure doive être prise dans les quarante-huit heures pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, Mme A B, actuellement placée en rétention administrative dans l'attente de son éloignement vers les Comores, tandis qu'elle fait valoir ses attaches à Mayotte, justifie de l'existence d'une urgence, au sens des dispositions précitées, à ce qu'il soit statué sur sa demande de suspension de l'exécution de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B, ressortissante comorienne née en 2003 à Mayotte, y a suivi l'intégralité de sa scolarité de 2006 à 2022, jusqu'à l'obtention du diplôme du baccalauréat professionnel de la spécialité " services de proximité et vie locale ". L'intéressée est mère de deux enfants nés à Mayotte en juillet 2021 et mars 2024, dont la cadette est née de son union avec un ressortissant comorien titulaire d'un titre de séjour, tout récemment expiré. Malgré l'absence de communauté de vie avec celui-ci et alors même qu'elle ne soutient, ni même n'allègue avoir entrepris des démarches en vue de voir reconnaître, sur le fondement de l'article 19-3 du code civil, la nationalité française de ses deux enfants en bas âge, Mme A B, qui a vécu l'intégralité de sa vie à Mayotte, justifie l'ancienneté et la stabilité de ses attaches sur le territoire français et son intégration au sein de la société mahoraise. Dans ces conditions, Mme A B est fondée à soutenir qu'en prenant à son encontre une obligation de quitter le territoire sans délai, le préfet de Mayotte a porté, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de cette mesure d'éloignement.

7. Mme A B ne soutient ni même n'allègue avoir engagé des démarches, depuis qu'elle a atteint l'âge de la majorité, en vue de régulariser sa situation au regard du droit au séjour, par le dépôt d'une demande de titre de séjour qu'il lui appartient de présenter dans les plus brefs délais. Il n'y a donc pas lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, ni de procéder au réexamen de sa situation.

Sur les frais liés au litige :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de condamner l'Etat à verser à Mme A B la somme de 700 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 9 avril 2024, en tant que le préfet de Mayotte a fait obligation à Mme A B de quitter le territoire français sans délai, est suspendue.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 700 euros à Mme A B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A B est rejeté.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme C A B et au préfet de Mayotte.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.

Fait à Mamoudzou, le 12 avril 2024.

Le juge des référés,

V. RAMIN

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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