dimanche 14 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2400631 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | C |
| Avocat requérant | AARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 5896/2024 du 7 avril 2024, en tant que le préfet de Mayotte l'a obligée à quitter le territoire français sans délai ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et, dans cette attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est caractérisée par l'éloignement imminent auquel elle est exposée ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle porte également atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, protégé par le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Vu :
- l'ordonnance n° 2400620 du 9 avril 2024 du juge des référés ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne des droits de l'homme ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 12 avril 2024 à 14h00, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Moendadze, greffière d'audience présente au tribunal administratif de Mayotte.
Au cours de l'audience publique, ont été entendus :
- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;
- les observations de Me Sunar, substituant Me Belliard, représentant Mme A, qui confirme les moyens et conclusions de sa requête et précise que son concubin, dont les explications ont été entendues en l'absence de la requérante, ne vit pas en état de polygamie ;
- et les observations de Me Ben Attia, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui confirme ses moyens et conclusions et soutient en outre que l'introduction de cette seconde requête en référé liberté relève d'un détournement de procédure et que le concubin de la requérante vit en état de polygamie consentie.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante comorienne née le 8 mars 1988, a présenté une demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, dont le récépissé, qui lui a été délivré en novembre 2022, a été renouvelé en mars 2023. L'intéressée a été placée en rétention administrative le 7 avril 2024, à la suite d'un contrôle d'identité. Par arrêté n° 5896/2023 du 7 avril 2024, le préfet de Mayotte l'a notamment obligée à quitter le territoire français sans délai. Mme A a demandé la suspension de l'exécution de cette décision par une première requête enregistrée sous le n° 2400620, que le juge du référé liberté du présent tribunal a rejetée par ordonnance du 9 avril 2024. Par la présente requête, qu'il lui est loisible de présenter à nouveau sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, Mme A, qui fait valoir des éléments nouveaux relatifs à la situation du père de ses enfants français, demande à titre principal au juge des référés de suspendre l'exécution de l'arrêté en litige, en tant que le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai.
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public () aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
3. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
5. Aux termes de l'article L. 412-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Aucun document de séjour ne peut être délivré à un étranger qui vit en France en état de polygamie. Tout document de séjour détenu par un étranger dans une telle situation est retiré. / La situation du conjoint d'un étranger mentionné au premier alinéa fait l'objet d'un examen individuel. Pour statuer sur son droit au séjour, l'autorité administrative tient compte du caractère non consenti de la situation de polygamie ".
6. Aux termes de l'article L. 423-7 du même code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 de ce code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".
7. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le demandeur du titre de séjour " vie privée et familiale " se prévalant de la qualité de parent d'un enfant français est tenu, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, de justifier que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant.
8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est mère de quatre enfants nés aux Comores en 2010 et à Mayotte en 2018, 2020 et 2022, de son union avec un ressortissant français. Si elle affirme résider en communauté de vie avec celui-ci à Mayotte, il ressort des pièces du dossier que Mme A est hébergée à une adresse différente de l'adresse mahoraise du père de ses quatre enfants. En outre, elle n'établit pas que celui-ci serait séparé de fait de la femme avec laquelle il est marié civilement depuis le 2 juin 2015 et avec laquelle il résidait à Dzaoudzi avant le départ de cette épouse sur le territoire métropolitain de la France, en 2022. Or, si l'intéressé a travaillé à Mayotte jusqu'en octobre 2022 et s'y est inscrit en tant que demandeur d'emploi le mois suivant, celui-ci a déclaré, au cours de l'année 2023, être domicilié en France métropolitaine en Haute-Garonne, à une adresse mentionnée sur sa nouvelle carte nationale d'identité. Alors même que celui qu'elle désigne comme son concubin a conservé une adresse à Mayotte et obtenu un contrat saisonnier dans ce département d'outre-mer au début de l'année 2024, celui-ci est le père de six autres enfants également déclarés à sa charge, dont le premier est né en 2008, les suivants en 2011, 2014, 2015 et 2017, et dont le dernier est né en 2022, six mois avant le plus jeune enfant de la requérante. Ainsi, et par les seules factures et autres documents versés au dossier, Mme A ne justifie pas que l'intéressé contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Alors même que ses trois aînés sont scolarisés depuis peu à Mayotte, la requérante ne démontre pas davantage l'ancrage de ses attaches sur le territoire. Dans ces conditions et alors même qu'elle fait valoir une situation d'urgence, résultant de son placement en rétention administrative en vue de son éloignement imminent, Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, le préfet de Mayotte aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales qui s'attachent à son droit au respect de sa vie privée et familiale et à l'intérêt supérieur de ses enfants.
9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'existence alléguée d'un état de polygamie consentie, à supposer qu'à l'audience le préfet de Mayotte ait entendu faire valoir une substitution de motifs, les conclusions de Mme A tendant à la suspension de l'exécution de l'arrêté en litige, en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français, doivent être rejetées. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à Mme B A et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Fait à Mamoudzou, le 14 avril 2024.
Le juge des référés,
V. RAMIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.