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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2400639

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2400639

lundi 15 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2400639
TypeOrdonnance
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 12 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n° 6241/2024 du 11 avril 2024, en tant que le préfet de Mayotte l'a obligée à quitter le territoire français sans délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer, sans délai, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'urgence est caractérisée par l'éloignement imminent auquel elle est exposée ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte également atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, parmi lesquels un enfant majeur et un enfant mineur sont de nationalité française.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 avril 2024, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, en ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français ;

- aucun des autres moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne des droits de l'homme ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en qualité de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience, qui a eu lieu le 15 avril 2024 à 14h30, dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, le juge des référés siégeant au tribunal administratif de La Réunion, assisté de Mme Moendadze, greffière d'audience présente au tribunal administratif de Mayotte.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. Ramin, juge des référés ;

- les observations de Me Sunar, substituant Me Belliard, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens ;

- et les observations de Me Ben Attia, substituant Me Rannou, représentant le préfet de Mayotte, qui conclut aux mêmes fins, par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante comorienne née le 16 juin 1985, est entrée à Mayotte en 2004, selon ses déclarations. Le 2 juin 2023, elle a présenté une demande de renouvellement de son dernier titre de séjour. Celle-ci, après une prolongation d'instruction, a été rejetée par arrêté du 28 septembre 2023. Par courriel du 1er décembre 2023, Mme A a demandé à recevoir notification de cette décision. Le 11 avril 2024, l'intéressée a cependant été placée en rétention administrative. Par arrêté n° 6241/2024 du 11 avril 2024, le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire pour une durée d'un an. Mme A demande à titre principal au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté, en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français sans délai.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public () aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".

3. L'intervention du juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure doive être prise à très bref délai pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, postérieurement au rejet de sa demande de renouvellement de titre de séjour, dont elle n'avait pas reçu notification, Mme A a été placée en rétention administrative dans l'attente de son éloignement vers les Comores. La requérante, qui fait valoir notamment l'implantation de sa cellule familiale à Mayotte et la nationalité française de deux de ses enfants, justifie de l'existence d'une urgence, au sens des dispositions précitées, à ce qu'il soit statué sur sa demande de suspension de l'exécution de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

6. Il résulte de l'instruction que Mme A, ressortissante comorienne née en 1985, réside à Mayotte depuis au moins 2005. Elle justifie, jusqu'en 2021, de sa communauté de vie avec un compatriote en situation régulière, titulaire d'une carte de résident d'une durée de validité de dix ans. De leur union, cinq enfants sont nés à Mayotte en 2005, 2007, 2008, 2015 et 2016, dont l'aîné a acquis la nationalité française à l'âge de sa majorité. Mme A est mère, par ailleurs, d'un enfant né à Mayotte en 2012, de son union avec un ressortissant français, lequel est donc français par filiation, et d'un dernier enfant né à Mamoudzou également, de père inconnu. Tous ses enfants, excepté le plus jeune, ont suivi ou suivent encore leur scolarité sur le territoire. La requérante justifie de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Alors même qu'elle n'établit pas la contribution du père français de son fils né en 2012, Mme A démontre la continuité et l'ancienneté de son séjour sur le territoire, où ses attaches sont désormais ancrées. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir qu'en prenant à son encontre une obligation de quitter le territoire sans délai, le préfet de Mayotte a porté, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales qui s'attachent à son droit au respect de sa vie privée et familiale et à l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de cette mesure d'éloignement.

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de délivrer sans délai à Mme A une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois suivant la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet de Mayotte du 11 avril 2024, en tant qu'il fait obligation à Mme A de quitter le territoire français sans délai, est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer sans délai à Mme A une autorisation provisoire de séjour et de procéder, dans un délai de deux mois, au réexamen de sa situation.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 700 euros à Mme A, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme B A et au préfet de Mayotte.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.

Fait à Mamoudzou, le 15 avril 2024.

Le juge des référés,

V. RAMIN

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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