vendredi 5 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2401220 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | AARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 3 juillet 2024, M. B demande au juge des référés :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté n° 11856/2024 du 2 juillet 2024 par lequel le préfet de Mayotte l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an ;
3°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de trois mois et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ; à défaut, d'enjoindre au préfet de Mayotte d'enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer, le temps de l'examen de cette demande, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ; par ailleurs, et uniquement dans l'hypothèse où il aurait été éloigné d'office avant l'intervention de la présente ordonnance, d'enjoindre au préfet de Mayotte d'organiser aux frais de l'État son retour à Mayotte dans un délai de huit jours, sous astreinte de 300 euros par jour de retard.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il est exposé à un éloignement imminent ;
- l'obligation de quitter sans délai le territoire français porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;
- dans l'hypothèse où il aurait été reconduit malgré l'introduction de la présente requête, un tel éloignement méconnaîtrait les dispositions du 2° de l'article L. 761-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, partant, porterait une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours effectif.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 juillet 2024, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- il n'y a pas urgence concernant l'interdiction de retour sur le territoire français ;
- il n'y a pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
En application des articles L. 221-2-1 et R. 221-6-1 du code de justice administrative, le vice-président du Conseil d'État a délégué M. Henry aux tribunaux administratifs de La Réunion et de Mayotte du 1er au 13 juillet 2024.
Le président du tribunal administratif de Mayotte a désigné M. Henry pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties de la date et de l'heure de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 juillet 2024 à 14h00 :
- le rapport de M. Henry, juge des référés ;
- les observations de Me Ratrimoarivony, représentant M. B, et de l'intéressé lui-même, qui reprennent les éléments contenus dans les écritures, en insistant sur le fait que le requérant a déposé une demande de titre de séjour, qu'il ne pouvait pas fournir son passeport comorien ou sa carte d'identité nationale comorienne puisqu'il n'en a pas, qu'il n'est pas retourné en Union des Comores depuis qu'il est en classe de CE1, que sa mère séjourne à Mayotte, en situation irrégulière, et qu'ils vivent ensemble chez sa tante ;
- les observations de Mme A, représentant le préfet de Mayotte, qui a repris ses écritures, précisé que la demande de titre de séjour déposée par le requérant a été clôturée le 30 mai 2024, la demande de pièces qui lui avait été adressée étant restée sans réponse, et insisté sur le fait que la famille de l'intéressé réside à La Réunion.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant comorien né le 6 novembre 2002, est dépourvu de titre de séjour. Par un arrêté n° 11856/2024 du 2 juillet 2024, le préfet de Mayotte l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Il y a lieu, compte tenu de l'urgence, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de dire qu'il sera assisté par Me Ratrimoarivony.
Sur les conclusions tendant à la suspension de l'obligation de quitter le territoire :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "
4. En premier lieu, dès lors que M. B fait l'objet d'une mesure d'éloignement présentant un caractère exécutoire, susceptible d'être exécutée à brève échéance puisqu'il est placé en rétention administrative, il justifie de l'existence d'une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative pour demander la suspension de l'obligation de quitter le territoire français sans délai et de toutes les décisions subséquentes.
5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. Il résulte de l'instruction que M. B, âgé de 22 ans, réside de manière continue à Mayotte depuis 2009, soit depuis qu'il a 7 ans. Il y a fait l'essentiel de sa scolarité, qui s'est soldée par l'obtention d'un CAP. Il a un frère et une sœur de nationalité française et son père est titulaire d'une carte de séjour temporaire ; ils vivent à La Réunion. M. B a déclaré à l'audience, sans être contredit par les services préfectoraux, que sa mère vit, certes en situation irrégulière, avec lui à Mayotte, chez la tante du requérant. Par ailleurs, compte tenu de la scolarité qu'il a suivi et de l'ancienneté de son séjour sur le territoire mahorais, M. B y a nécessairement noué d'importantes relations personnelles. Il résulte de l'ensemble de ces constatations que M. B, qui a quitté l'Union des Comores depuis quinze ans, a le centre de ses intérêts familiaux et personnels en France, notamment à Mayotte, et qu'il n'a plus d'attaches dans son pays d'origine. Dès lors, l'arrêté attaqué porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale.
7. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté n° 11856/2024 par lequel le préfet de Mayotte l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Compte tenu des pouvoirs du juge des référés, qui ne peut prononcer que des mesures provisoires, et au regard des motifs de la présente ordonnance, l'exécution de cette dernière n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de Mayotte de délivrer un titre de séjour à M. B.
9. En revanche, il résulte de l'instruction que le requérant a déposé une demande de titre de séjour le 3 avril 2024 au titre de sa vie privée et familiale à Mayotte. Il résulte des pièces versées en défense et des déclarations de la représentante du préfet à l'audience que l'autorité préfectorale a " clôturé " la demande de l'intéressé, sans se prononcer explicitement dessus. Il résulte des débats oraux au cours de l'audience que cette " clôture " est intervenue au motif que l'intéressé n'a pas produit de passeport ou de carte nationale d'identité. Toutefois, M. B, en France depuis l'âge de 7 ans, ne dispose pas d'un tel document et, en tout état de cause, les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles des 1. des rubriques 35 et 37 de l'annexe 10 à ce code n'exigent pas la production d'un passeport ou d'une carte d'identité nationale, mais seulement de justificatifs de nature à établir l'état-civil et la nationalité du ressortissant étranger. Dès lors, et dans la mesure où il ne ressort pas de l'instruction que le préfet, auquel il appartient de se prononcer sur la question de savoir si les documents produits par l'intéressé suffisent à établir son état-civil et sa nationalité, aurait refusé le séjour à M. B, il y a lieu d'enjoindre à l'autorité préfectorale de poursuivre l'examen de la demande déposée par le requérant et de lui délivrer, dans un délai de huit jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, une autorisation provisoire de séjour le temps de cet examen.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B, assisté par Me Ratrimoarivony, est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté n° 11856/2024 du 2 juillet 2024 par lequel le préfet de Mayotte a obligé M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de poursuivre l'instruction de la demande de titre de séjour déposée par M. B le 3 avril 2024 et de lui délivrer, sous huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande.
Article 4 : Une astreinte de 100 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'État s'il n'est pas justifié de la délivrance de l'autorisation provisoire de séjour dans le délai mentionné à l'article 3 ci-dessus.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Mamoudzou, le 5 juillet 2024.
Le juge des référés,
B. HENRY
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.