vendredi 23 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2401580 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | BONNE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 août 2024, Mme D A et M. F G, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fils mineur, I G F, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 21 août 2024 du préfet de Mayotte faisant obligation de quitter le territoire français à M. H en tant qu'il lui rattache l'enfant I G F ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte sa remise en liberté ainsi que celle de M. C B.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que le requérant mineur a été rattaché à un majeur n'exerçant pas l'autorité parentale ;
- l'arrêté porte une atteinte grave et manifestement illégale aux droits consacrés par :
- l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 août 2024, le préfet de Mayotte, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme Moustahi c. France req. 9347/14 du 25 juin 2020 ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de justice administrative.
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 23 août 2024 à 10h (heure de Mayotte), le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion, dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme E étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Felsenheld, juge des référés ;
- les observations de l'enfant I G F, en l'absence de Me Bonne avocate de permanence dûment convoquée, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que la requête ;
- et les observations de Me Ben Attia pour le préfet de Mayotte qui conclut au rejet de la requête et soutient que la requête est irrecevable dès lors que le requérant est mineur et n'a pas la capacité juridique pour ester en justice. Il soutient en outre que l'enfant est parti en vacances aux Comores et qu'il revient pour la rentrée scolaire, que ses parents l'ont sciemment laissés monter sur un " bateau de mort " et qu'ils sont irresponsables. Il en déduit que cet enfant doit retourner aux Comores puisque ses parents, présents à Mayotte, ne s'occupent pas de lui.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D A, ressortissante comorienne, née le 26 septembre 1994, et M. F G, ressortissant comorien, né le 14 décembre 1989, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fils I G F, ressortissant comorien né le 15 août 2009, demandent, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 21 août 2024 du préfet de Mayotte faisant obligation de quitter le territoire français à M. H en tant qu'il lui rattache l'enfant I G F.
Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Mayotte :
2. Si le préfet de Mayotte soutient que la requête est irrecevable dès lors qu'un mineur n'a pas de capacité à ester en justice, il ressort clairement des mentions de la présente requête que celle-ci est présentée aux noms de Mme D A et de M. F G, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fils mineur, I G F. En tout état de cause, si un mineur non émancipé ne dispose pas, en principe, de la capacité pour agir en justice, il peut cependant être recevable à saisir le juge des référés, lorsque des circonstances particulières justifient que, eu égard à son office, ce dernier ordonne une mesure urgente sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Tel est notamment le cas lorsqu'un mineur isolé sollicite la suspension d'une mesure portant obligation de quitter le territoire pris à l'encontre d'un majeur auquel il a été rattaché arbitrairement. Par suite, le préfet de Mayotte ne peut sérieusement soutenir que la requête est irrecevable pour défaut de capacité à agir en justice de I G F.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public () aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "
4. En premier lieu, dès lors que l'enfant I G F fait l'objet, par son rattachement à une personne majeure, d'une mesure d'éloignement présentant un caractère exécutoire, il justifie de l'existence d'une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative pour demander la suspension de l'obligation de quitter le territoire français sans délai.
5. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, que ce soit le fait des institutions publiques ou privées, de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
6. D'autre part, l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. ". Toutefois, dès lors que l'article L. 744-2 du même code prévoit expressément la possibilité qu'un enfant mineur étranger soit accueilli dans un centre de rétention, par voie de conséquence du placement en rétention de la personne majeure qu'il accompagne, l'éloignement forcé d'un étranger majeur peut légalement entraîner celui du ou des enfants mineurs l'accompagnant. Dans une telle hypothèse, la mise en œuvre de la mesure d'éloignement forcé d'un étranger mineur doit être entourée de garanties particulières de nature à assurer le respect effectif de ses droits et libertés fondamentaux. Il s'ensuit que l'autorité administrative doit s'attacher à vérifier, dans toute la mesure du possible, l'identité d'un étranger mineur placé en rétention et faisant l'objet d'une mesure d'éloignement forcé par voie de conséquence de celle ordonnée à l'encontre de la personne qu'il accompagne ainsi que la nature exacte des liens qu'il entretient avec cette dernière.
7. Il résulte de l'instruction que I G F, enfant mineur, né en 2009, a été interpellé alors qu'il entrait clandestinement sur le territoire à bord d'une embarcation. Par des arrêtés du 21 août 2024 le préfet de Mayotte a décidé que M. H, ressortissant comorien, né le 3 mars 2004, serait placé en rétention et éloigné accompagné de l'enfant I G F sans que ces décisions ne précisent l'existence d'un lien familial ou juridique unissant l'enfant mineur et le majeur accompagnant. Par ailleurs, il ne ressort d'aucun élément de l'instruction que le préfet - qui ne conteste d'ailleurs pas cette circonstance - se serait attaché à vérifier, dans toute la mesure du possible, de l'identité de l'enfant mineur et de ses liens avec M. H. Enfin, il résulte de l'instruction que l'enfant I G F a suivi une partie de sa scolarité récente à Mayotte de sorte qu'il doit être regardé comme y résidant habituellement. Par suite, l'arrêté litigieux portant obligation de quitter le territoire porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'intérêt supérieur de l'enfant. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de l'arrêté litigieux doit être suspendue en tant seulement qu'il mentionne que M. H est accompagné de I G F.
Sur les autres conclusions de la requête :
7. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit mis fin à la rétention administrative de l'enfant I G F. En revanche, les conclusions tendant à la libération de l'enfant M. C B ne peuvent être que rejetées dès lors que la présente requête n'a pas été présentée en son nom.
ORDONNE :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 21 août 2024 du préfet de Mayotte portant obligation de quitter le territoire français sans délai est suspendue en tant seulement qu'il mentionne que M. H est accompagné de I G F.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A et M. F G, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fils I G F, et au préfet de Mayotte.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.
Fait à Mamoudzou, le 23 août 2024.
Le juge des référés,
R. FELSENHELD
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.