vendredi 6 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2401584 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | MOREL JEAN JACQUES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 août 2024, M. F B, représenté par Me Morel, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre les effets de la décision par laquelle le préfet de Mayotte a implicitement rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, présentée le 22 février 2024 ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que l'irrégularité de sa situation l'empêche d'exercer une activité professionnelle et l'expose à un risque d'éloignement vers son pays d'origine alors que sa vie privée et familiale se trouve à Mayotte ;
- les moyens tirés de l'insuffisance de motivation, en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme, sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- à titre principal, la requête est irrecevable, faute pour le requérant de l'avoir valablement saisi d'une demande de titre de séjour ;
- à titre subsidiaire, la condition de l'urgence n'est pas satisfaite et il n'existe aucun doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le n°2401582 tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour, datée du 12 février 2024.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 6 septembre 2024 à 10 heures (heure de Mayotte), le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal administratif de La Réunion dans les conditions prévues à l'article L. 781-1 et aux articles R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, Mme D étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 septembre 2024 à 10H :
- le rapport de M. Sorin, juge des référés,
- et les observations de Mme C, représentant le préfet de Mayotte.
Considérant ce qui suit :
1. Par un courrier du 12 février 2024, réceptionné le 22 février 2024 par les services de la préfecture, M. F B, ressortissant comorien, né le 11 février 2000, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par le préfet de Mayotte. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés la suspension des effets de cette décision sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
Sur la recevabilité de la requête :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 431-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger, âgé de plus de dix-huit ans ou qui sollicite un titre de séjour en application de l'article L. 311-3, est tenu de se présenter, à Paris, à la préfecture de police et, dans les autres départements, à la préfecture ou à la sous-préfecture, pour y souscrire une demande de titre de séjour du type correspondant à la catégorie à laquelle il appartient ". Aux termes de l'article R. 432-1 du même code : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 de ce code : " La décision implicite mentionnée à l'article R.311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ".
3. Il résulte de ces dispositions que, pour introduire valablement une demande de carte de séjour, il est nécessaire, sauf si l'une des exceptions définies à l'article R. 431-3 est applicable, que les intéressés se présentent physiquement à la préfecture. A défaut de disposition expresse en sens contraire, une demande de titre de séjour présentée par un ressortissant étranger en méconnaissance de la règle de présentation personnelle du demandeur en préfecture fait naître, en cas de silence gardé par l'administration pendant plus de quatre mois, délai fixé par l'article R. 432-2 du même code, une décision implicite de rejet susceptible d'un recours pour excès de pouvoir.
4. Il résulte des pièces du dossier que par un courrier du 12 février 2024, réceptionnée le 22 février 2024 par les services de la préfecture, M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Alors même que le requérant ne s'est pas personnellement présenté au guichet de la préfecture, cette demande postale a fait naître, à l'expiration d'un délai de quatre mois, une décision implicite de rejet dont M. B est recevable, par la présente requête, à demander la suspension.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
5. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".
En ce qui concerne l'urgence :
6. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
7. La décision litigieuse a pour effet de placer le requérant dans une situation d'urgence dès lors que l'irrégularité de sa situation l'expose à un risque d'éloignement imminent vers son pays d'origine. La condition d'urgence doit donc, dans les circonstances de l'espèce, être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité des décisions litigieuses :
8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
9. Il ressort des pièces de l'instruction que M. B justifie de sa présence ancienne et continue à Mayotte par la production de ses certificats de scolarité du CE2 à l'année de 1ère, à l'issue de laquelle il a suivi des cours d'alphabétisation de français et langues étrangères (FLE), niveau B1, à l'espace socio-culture de Trévani. En outre, il justifie de sa participation à la vie associative, l'intéressé ayant été chargé d'accueil au sein de la maison des familles E à compter du 1er septembre 2023 ainsi que de son insertion professionnelle, par la production de son brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur en accueil collectifs de mineurs (A), obtenu en 2020 et d'une promesse unilatérale de contrat de travail en qualité d'animateur socioculturel spécialisé dans la méthodologie FLE à compter du 3 juin 2024. Par ailleurs, M. B réside aux côtés de sa tante, titulaire d'une carte de résident en cours de validité, et est pris en charge financièrement par un ressortissant français. Il se prévaut également de la présence, sur le territoire, de sa mère, en situation régulière et de son petit frère de nationalité française. Dans ces conditions, et au regard de l'intensité des liens qu'il a développé à Mayotte, il y a lieu de suspendre les effets de la décision par laquelle le préfet de Mayotte a implicitement refusé d'admettre au séjour M. B.
10. La présente ordonnance implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le préfet de Mayotte délivre à M. B, une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête n°2401582 susvisée. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette mesure d'exécution, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir.
11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de condamner l'Etat à verser à M. B une somme de 800 euros au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
O R D O N E :
Article 1er : Les effets de la décision par laquelle le préfet de Mayotte a implicitement refusé d'admettre au séjour M. B, sont suspendus.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte, dans un délai de quinze jours à compter de la mise à disposition de l'ordonnance au greffe du tribunal, de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du jugement sur sa requête au fond tendant à l'annulation de la décision attaquée.
Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. F B et au préfet de Mayotte.
Fait à Mamoudzou, le 6 septembre 2024.
Le juge des référés,
T. SORIN
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2401584