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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2401593

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2401593

mardi 27 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2401593
TypeOrdonnance
Avocat requérantAARPI BELLIARD RATRIMOARIVONY CHHANN

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Mayotte, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A, ressortissante comorienne, qui contestait un arrêté préfectoral du 23 août 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai. Le juge a reconnu l'urgence concernant la mesure d'éloignement, mais a estimé que l'atteinte alléguée au droit au respect de la vie privée et familiale (article 8 de la CESDH) et à l'intérêt supérieur de l'enfant (article 3-1 de la CIDE) n'était pas caractérisée comme grave et manifestement illégale. En conséquence, la demande de suspension de l'obligation de quitter le territoire français a été rejetée, de même que celle relative à l'interdiction de retour, faute d'urgence.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 août 2024, Mme D A représentée par Me Belliard, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté n°15623 du 23 août 2024 par lequel le préfet de Mayotte lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français à destination des Comores et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors qu'elle est exposée à un éloignement imminent vers son pays d'origine ;

- l'arrêté attaqué porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'intérêt supérieur de ses enfants, en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 août 2024, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision, prise en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, par laquelle le président du Tribunal a désigné Mme Tomi, première conseillère, en qualité de juge des référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 26 août 2024 à 14 heures (heure de Mayotte), le magistrat constituant la formation de jugement compétente siégeant au tribunal de La Réunion dans les conditions prévues aux articles L. 781-1 et R. 781-1 et suivants du code de justice administrative, M B étant greffière d'audience au tribunal administratif de Mayotte.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tomi, juge des référés,

- les observations de Me Belliard, représentant Mme A ;

- les observations de Mme A en réponse aux questions du juge des référés ;

- et les observations de Me Ben Attia représentant le préfet de Mayotte qui confirme ses précédentes écritures.

La clôture de l'audience a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 23 août 2024, le préfet de Mayotte a fait obligation à Mme D A ressortissante comorienne née le 31 décembre 1993, de quitter le territoire français sans délai, à destination des Comores et a assorti cette mesure d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés la suspension des effets de ces décisions, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

3. L'intervention du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée à l'existence d'une situation d'urgence impliquant qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures pour assurer la sauvegarde d'une liberté fondamentale. En l'espèce, la condition d'urgence est remplie dès lors que la requérante est susceptible d'être éloignée à tout moment vers Les Comores en exécution de la mesure d'éloignement dont elle demande la suspension. Il n'existe, en revanche, aucune urgence à ce que le juge administratif, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2, statue dans le délai de quarante-huit heures pour suspendre l'interdiction qui lui est faite de revenir sur le territoire français, dès lors que cette mesure ne produit par elle-même aucun effet tant que l'intéressé se trouve sur le territoire national. Les conclusions de la requête présentées à cette fin doivent donc être rejetées.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. Il résulte de l'instruction que Mme D A justifie de l'ancienneté et de la continuité de sa présence sur le territoire français depuis 2013, notamment par la production des actes de naissance de ses cinq enfants, tous nés à Mayotte, respectivement en 2014, 2016, 2019, 2021 et 2022, de nationalité française, d'un père français, M C. Si l'intéressée interpellée à l'occasion du contrôle d'une embarcation par les services de la police aux frontières, déclare à l'audience s'être rendue aux Comores pendant trois semaines, cette explication concorde avec les éléments d'information produits tels qu'ils résultent en particulier de l'examen des carnets de santé, faisant état d'un suivi régulier des enfants, dont celui du dernier né pour lequel il est fait mention de trois visites en 2024, en janvier, en mars et en juin. Ainsi, la très brève durée de ce séjour qu'elle n'a pu, compte-tenu de sa situation effectuer de manière régulière, n'apparaît pas suffisante pour constituer une interruption de la continuité de sa présence à Mayotte. Par ailleurs, elle justifie de sa communauté de vie avec ses enfants et leur père et de leur contribution commune à leur entretien par différentes pièces, dont des factures y compris de fournitures scolaires, et des certificats de scolarité pour les plus grands. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter sans délai le territoire français a porté, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi, au regard du très jeune âge des enfants, qu'à l'intérêt supérieur de ces derniers protégé par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur les autres conclusions de la requête :

6. Mme A démontre avoir tenté de régulariser sa situation sur le territoire français, en effectuant à deux reprises en 2023 des pré-demandes auxquelles aucune suite n'a été donnée. Par conséquent il y a lieu d'enjoindre au préfet de Mayotte de procéder à un réexamen de sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours suivant la notification de la présente ordonnance.

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de condamner l'Etat à verser à Mme A une somme de 800 euros au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Les effets de l'arrêté du 23 août 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour pour une durée d'une année pris à l'encontre de Mme D A sont suspendus.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme D A dans un délai de deux mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A et au préfet de Mayotte.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.

Fait à Mamoudzou, le 27 août 2024.

La juge des référés,

N. TOMI

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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