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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2204003

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2204003

lundi 4 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2204003
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10eme Chambre
Avocat requérantGIORDANO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 mai 2022, M. A B, représenté par Me Giordano, demande au tribunal :

1°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire d'Aix-Luynes de produire les décisions prononcées le 26 janvier 2022 par la commission de discipline du centre pénitentiaire dans le cadre des procédures n° 2022000027 et 2022000029 ;

2°) d'annuler les deux décisions en date du 26 janvier 2022, par lesquelles la commission de discipline du centre pénitentiaire d'Aix-Luynes a sanctionné M. B de 10 jours de cellule disciplinaire pour chacune des procédures nos 2022000027 et 2022000029 ;

3°) d'annuler les deux décisions du 9 mars 2022 par lesquelles le directeur interrégional des services pénitentiaires de Marseille a rejeté ses recours administratifs préalables et confirmé les sanctions précitées ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la commission disciplinaire n'était pas impartiale ;

- les deux décisions du 26 janvier 2022 sont entachées d'un vice de forme substantiel dès lors que les auteurs des comptes-rendus d'incidents ne sont pas identifiables ;

- elle sont entachées d'un vice de procédure, les dossiers étant incomplets ;

-elles sont entachées d'erreur de faits dès lors que leur matérialité n'est pas établie ;

- la décision prise par la commission disciplinaire au terme de la procédure n° 2022000029 est irrégulière dès lors que la présidente a requalifié les faits poursuivis sans l'en informer préalablement, méconnaissant ainsi le principe du contradictoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 août 2023, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 18 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 1er septembre 2023.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Juste,

- et les conclusions de Mme Noire, rapporteure publique,

Considérant ce qui suit :

1. M. B, incarcéré au centre pénitentiaire d'Aix-Luynes du 7 décembre 2021 au 17 février 2022, a comparu devant la commission de discipline de l'établissement le 26 janvier 2022, et fait l'objet de deux sanctions disciplinaires consistant en 10 jours de cellule disciplinaire chacune à raison d'incidents qui se sont produits les 22 et 23 janvier 2022. Par deux décisions du 9 mars 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires a confirmé ces sanctions et rejeté le recours administratif préalable que M. B avait formé devant lui.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ". Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur régional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le chef d'établissement.

3. Si, comme en l'espèce, le juge administratif est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge de l'excès de pouvoir qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y a invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge de l'excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.

4. Par deux décisions en date du 9 mars 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires a expressément rejeté le recours préalable obligatoire de M. B tendant à l'annulation des deux sanctions disciplinaires prises à son encontre par la commission disciplinaire du centre pénitentiaire d'Aix-Luynes du 26 janvier 2022. Les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B doivent être regardées comme étant exclusivement dirigées contre les décisions du directeur interrégional des services pénitentiaires du 9 mars 2022 rejetant son recours administratif préalable et confirmant les sanctions prononcées à son encontre dans leur principe comme dans leur quantum. Par suite, les conclusions dirigées contre les décisions du 26 janvier 2022 sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions du 9 mars 2022 :

5. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, les décisions du directeur régional des services pénitentiaires se substituent aux sanctions initiales prononcées par le chef d'établissement. Il s'ensuit que les vices propres aux décisions initiales ayant nécessairement disparus avec ces dernières, le requérant ne saurait utilement s'en prévaloir. En revanche, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre les décisions du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement aux décisions initiales.

6. En premier lieu, en se bornant à soutenir que le style rédactionnel du rapport d'enquête, particulièrement l'emploi du présent de l'indicatif, révèle le défaut d'impartialité de la commission disciplinaire, M. B ne produit aucun élément permettant d'apprécier le bienfondé de cette allégation. Par suite, ce moyen manquant en fait ne peut qu'être écarté.

7. En deuxième lieu, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. L'application de ce principe n'est pas exclue en cas d'omission d'une procédure obligatoire, à condition qu'une telle omission n'ait pas pour effet d'affecter la compétence de l'auteur de l'acte.

8. Il ressort des pièces du dossier que le dossier disciplinaire de M. B était composé du rapport d'enquête reprenant son audition, de la décision de poursuite, de sa convocation datée et signée et de la convocation de son avocat. Si l'intéressé soutient que le dossier était incomplet dès lors que n'y figurait pas la liste de ses antécédents disciplinaires, cette circonstance est sans incidence, dès lors qu'aucun texte légal ou règlementaire n'impose la présence d'un tel document dans la composition d'un dossier disciplinaire d'un détenu. Par ailleurs M. B ainsi que son conseil ont eu un accès effectif au dossier le 24 janvier 2022 à 14h00, soit 48 heures avant la tenue de la commission. Enfin et en tout état de cause cette commission disciplinaire ne s'est prononcée sur la nature et le quantum de sa sanction qu'au regard des seuls faits qui étaient reprochés à M. B et nullement de ses antécédents. Ainsi il n'a été exercé aucune influence sur le sens de la décision prise et le requérant n'a été privé d'aucune garantie. Le moyen tiré de l'incomplétude du dossier disciplinaire doit dès lors être écarté.

9. En troisième lieu, si M. B soutient que la procédure disciplinaire a été menée en méconnaissance du principe du contradictoire, la formalité omise dont il se prévaut consistait en une simple information de ce que les faits poursuivis avaient été requalifiés de " propos outrageants ou des menaces dans des lettres adressées aux autorités administratives et judiciaires (R. 57-7-2, 5° CPP) " en : " injures ou des propos outrageants à l'encontre de toute personne ayant mission dans l'établissement ou à l'encontre des autorités administratives et judiciaires, ou de formuler dans ces lettres des menaces contre la sécurité des personnes ou de l'établissement (R. 57-7-2, 6° CPP) ". D'une part, cette requalification n'emporte aucune conséquence sur la qualification même des fautes sanctionnées, et d'autre part, les dispositions de l'article R. 57-7-2, dans sa version en vigueur au moment des faits litigieux, ont pour seule vocation de lister les agissements constitutifs de fautes disciplinaires du 2ème degré pour les personnes détenues, catégorie à laquelle appartiennent donc tant les agissements relevant de l'article R. 57-7-2, 5° CPP, que ceux relavant du R. 57-7-2, 6° CPP. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

10. En quatrième lieu, il ressort des comptes-rendus d'incidents en date des 22 et 23 janvier 2022, d'une part, que le 22 janvier 2022, M. B s'est adressé à un surveillant de manière irrespectueuse et menaçante, notamment en ces mots : " oh moi je suis pas ta pute tu sai[s] je suis d'ici j'ai de la famille ici tu [vas] voir " ; d'autre part, que le 23 janvier 2022, il a personnellement remis une lettre à un surveillant, correspondance dans laquelle il comparait un surveillant pénitentiaire à un mécréant, et le considérant comme " ennemi[s] ", envers lequel " la haine est déclarée à jamais ".

11. Ces comptes rendus sont circonstanciés, ont été rédigés immédiatement après le déroulement des faits et font foi jusqu'à preuve contraire. D'une part, si M. B soutient que les faits du 22 janvier 2022 ne sont pas établis de manière irréfutable, il n'apporte aucun autre élément permettant de remettre en cause leur matérialité. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'incident du 23 janvier 2022, que les propos cités au point précédent, et tenus par M. B dans le courrier remis au surveillant sont outranciers et menaçants. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que les faits des 22 et 23 janvier 2022 ne sont pas établis ou ne constituent pas des faits sanctionnables doit être écarté.

12. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale dans sa rédaction applicable aux faits litigieux : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". Aux termes de l'article R. 57-7-13 du même code : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline. ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 57-7-14 : " A la suite de ce compte rendu d'incident, un rapport est établi par un membre du personnel de commandement du personnel de surveillance, un major pénitentiaire ou un premier surveillant et adressé au chef d'établissement. Ce rapport comporte tout élément d'information utile sur les circonstances des faits reprochés à la personne détenue et sur la personnalité de celle-ci. L'auteur de ce rapport ne peut siéger en commission de discipline. ". L'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose en outre que : " Toute personne a le droit de connaître le prénom, le nom, la qualité et l'adresse administratives de l'agent chargé d'instruire sa demande ou de traiter l'affaire qui la concerne ; ces éléments figurent sur les correspondances qui lui sont adressées. Si des motifs intéressant la sécurité publique ou la sécurité des personnes le justifient, l'anonymat de l'agent est respecté. "

13. Il résulte de ces dispositions que la présence dans la commission de discipline d'un assesseur choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement, qui ne peut être ni l'auteur du compte rendu établi à la suite d'un incident, ni l'auteur du rapport établi à la suite de ce compte rendu, constitue une garantie reconnue au détenu, dont la privation est de nature à vicier la procédure, alors même que la décision du directeur interrégional des services pénitentiaires, prise sur le recours administratif préalable obligatoire exercé par le détenu, se substitue à celle du président de la commission de discipline.

14. L'anonymat de l'agent ayant rédigé le compte rendu d'incident comme de celui ayant siégé à la commission de discipline pouvait être préservé, en application de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration, pour des raisons de sécurité. Si la méconnaissance de cet article L. 111-2 est, par elle-même, sans incidence sur la légalité de la décision prise, au terme de la procédure, par l'autorité administrative compétente, il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de s'assurer, le cas échéant en ordonnant la production par l'administration des informations nécessaires et sans que communication en soit alors donnée au requérant, que le premier assesseur a été choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement et qu'il n'était l'auteur ni du compte rendu d'incident ni du rapport d'enquête.

15. En l'espèce, à supposer que M. B entende contester la régularité de la composition de la commission disciplinaire dès lors que l'identité des auteurs des comptes-rendus et celle de l'assesseur pénitentiaire de la commission ne sont pas connues, il ressort des pièces du dossier que l'auteur du compte rendu du premier incident survenu le 22 janvier 2022 a été désigné par les initiales " M.D " et celui du compte rendu du second incident survenu le 23 janvier 2022 par les initiales " K.T " Il ressort de ces même pièces du rôle de la commission de discipline du 26 janvier 2021, que l'assesseur pénitentiaire présent avait pour initiale un " S ".

16. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'anonymat des rédacteurs des comptes-rendus d'incidents entache d'irrégularité les décisions prises à son encontre par la commission disciplinaire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. M. B demande au tribunal qu'il soit enjoint à l'administration de produire les décisions de la commission de discipline en date du 26 janvier 2022. Toutefois, les décisions concernées ayant été produites en défense, l'affaire étant en état d'être jugée et le principe du contradictoire ayant été respecté, il n'apparaît pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la production de ces pièces par l'administration.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du directeur du centre pénitentiaire d'Aix-Luynes en date du 26 novembre 2021, doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au Garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pecchioli, président,

M. Juste, premier conseiller,

Mme Houvet, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

C. JUSTE

Le président,

Signé

J.L PECCHIOLILe greffier,

Signé

S. BOUCHUT

La République mande et ordonne au Garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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