Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 janvier 2023 et 1er février 2024, M. A... B..., représenté par Me Balladur, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner la commune de Carry-le-Rouet à lui verser une somme de 38 652 euros au titre des préjudices qu’il estime avoir subis du fait de son absence de réintégration au cours de la période allant du 1er août 2019 au 31 janvier 2024 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Carry-le-Rouet la somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la commune a commis une faute en ne le réintégrant pas au plus tard le 10 mai 2012, date de la déclaration d’une troisième vacance de poste, en application de l’article 72 de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;
- ses préjudices pour la période allant du 1er août 2019 au 31 janvier 2024 s’élèvent à 36 652 euros au titre de la perte de ses gains professionnels et à 2 000 euros pour le préjudice moral.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 juillet 2023 et 26 février 2024, la commune de Carry-le-Rouet, représentée par Me Walgenwitz, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B... la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête est irrecevable pour défaut de production des pièces annoncées dans l’inventaire, seules sept pièces ayant été annexées contre vingt-une annoncées ;
- dans l’hypothèse où la responsabilité de la commune serait engagée, il conviendra d’opérer un partage de responsabilité ;
- le montant de la réparation du préjudice ne pourra être supérieur à 5 000 euros.
Un mémoire en défense a été enregistré le 15 décembre 2025, postérieurement à la clôture d’instruction immédiate du 4 décembre 2024, et n’a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Gaspard-Truc,
- les conclusions de M. Garron, rapporteur public,
- et les observations de Me Ginesy, représentant la commune de Carry-le-Rouet.
Des notes en délibérés présentées pour la commune de Carry-le-Rouet et pour M. B... ont été respectivement enregistrées les 20 et 23 mars 2026.
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 31 mai 2007, M. B..., agent administratif au sein des services de la commune de Carry-le-Rouet, a été placé à sa demande en disponibilité pour convenances personnelles à compter du 15 juin 2007 pour une durée d’un an qui a été renouvelée deux fois. Par une lettre du 14 novembre 2009, il a demandé à être réintégré dans les effectifs de la commune au 15 juin 2010. Par une lettre du 20 novembre 2009, la commune l’a informé que son droit à réintégration dans un emploi correspondant à son grade s’exercerait à l’une des trois premières vacances d’emploi. En l’absence de réintégration au 15 juin 2010, M. B... a été placé en disponibilité par un arrêté du 21 juin 2010 et maintenu dans cette position. Par une lettre du 16 novembre 2016, il a demandé son indemnisation du fait de l’absence de réintégration et a indiqué qu’il souhaitait être réintégré à défaut de versement d’une indemnité de départ volontaire. Cette demande est restée sans réponse. Par une lettre du 2 septembre 2019, il a renouvelé ses demandes d’indemnisation et de réintégration. Cette nouvelle demande est également restée sans réponse. Par un jugement n° 1911093 du 23 mai 2022, le tribunal administratif de Marseille a condamné la commune de Carry-le-Rouet à verser à M. B... la somme de 16 835,23 euros en réparation des préjudices subis par ce dernier pour la période allant du 18 janvier 2017 au 31 juillet 2019 pour n’avoir pas procédé à sa réintégration. Par un courrier du 27 octobre 2022, M. B... a de nouveau sollicité sa réintégration dans les effectifs de la commune, ainsi que la réparation des préjudices subis du fait de sa non-réintégration entre le 1er août 2019 et le 30 septembre 2022. M. B... demande de condamner la commune de Carry-le-Rouet à lui verser une somme totale de 38 652 euros.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
Aux termes de l’article R. 414-5 du code de justice administrative : « (…) Le requérant transmet chaque pièce par un fichier distinct, à peine d'irrecevabilité de sa requête. Cette obligation est applicable à la transmission des pièces jointes aux mémoires complémentaires, sous peine pour le requérant de voir ces pièces écartées des débats après invitation à régulariser non suivie d'effet. / Chaque fichier transmis au moyen de l'application mentionnée à l'article R. 414-1 porte un intitulé commençant par le numéro d'ordre affecté à la pièce qu'il contient par l'inventaire détaillé. Lorsque le requérant recourt à la génération automatique de l'inventaire permise par l'application, l'intitulé du fichier décrit également le contenu de cette pièce de manière suffisamment explicite. Chaque pièce transmise au moyen du téléservice mentionné à l'article R. 414-2 porte un intitulé décrivant son contenu de manière suffisamment explicite. / Les obligations fixées au précédent alinéa sont prescrites au requérant sous peine de voir la pièce écartée des débats après invitation à régulariser non suivie d'effet ».
Il ressort des pièces du dossier que le requérant a produit, conformément à l’article R. 414-5 du code de justice administrative, les vingt-et-une pièces répertoriées dans l’inventaire détaillé de sa requête, lesquelles ont été communiquées à la commune de Carry-le-Rouet. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l’absence d’indexation et de production des pièces répertoriées dans l’inventaire doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d’indemnisation :
En ce qui concerne la responsabilité de la commune :
Aux termes de l’article 72 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, alors en vigueur et dans sa version applicable au litige : « La disponibilité est la position du fonctionnaire qui, placé hors de son administration ou service d’origine, cesse de bénéficier, dans cette position, de ses droits à l’avancement et à la retraite. / (…) / Le fonctionnaire mis en disponibilité, soit d’office à l’expiration des congés institués par les 2°, 3° et 4° de l’article 57 de la présente loi, soit de droit, sur demande, pour raisons familiales, est réintégré à l’expiration de sa période de disponibilité dans les conditions prévues aux premier, deuxième et troisième alinéas de l’article 67 de la présente loi. Dans les autres cas, si la durée de la disponibilité n’a pas excédé trois années, une des trois premières vacances dans la collectivité ou l’établissement d’origine doit être proposée au fonctionnaire ». Aux termes de l’article 21 du décret du 13 janvier 1986 relatif aux positions de détachement, de disponibilité, de congé parental des fonctionnaires territoriaux et à l’intégration, dans sa rédaction applicable au litige : « La mise en disponibilité sur demande de l’intéressé peut être accordée, sous réserve des nécessités du service, dans les cas suivants : / (…) / b) Pour convenances personnelles : la durée de la disponibilité ne peut dans ce cas excéder trois années ; elle est renouvelable, mais la durée de la disponibilité ne peut excéder au total dix années pour l’ensemble de la carrière ».
Il résulte des dispositions de l’article 72 de la loi du 26 janvier 1984 que le fonctionnaire territorial qui demande sa réintégration après avoir été placé en disponibilité pour convenances personnelles pendant une durée n’ayant pas excédé trois années, doit se voir proposer une des trois premières vacances d’emploi dans sa collectivité d’origine.
Il résulte de l’instruction que par une lettre du 14 novembre 2009, M. B... a sollicité sa réintégration, après une disponibilité pour convenances personnelles d’une durée de trois ans, dans les effectifs de la commune de Carry-le-Rouet à compter du 15 juin 2010. Alors même que le requérant a été placé en disponibilité d’office à compter de cette dernière date et a été maintenu dans cette position, il est établi, en particulier par la production des formulaires de déclaration de création ou de vacances d’emploi, que la commune de Carry-le-Rouet a déclaré trois vacances pour des emplois correspondant à son grade les 20 décembre 2010, 28 décembre 2011 et 10 mai 2012 sans toutefois proposer à M. B... de le réintégrer sur l’un de ces emplois. Il résulte également de l’instruction qu’à la date du 3 septembre 2019 correspondant à la réception de la deuxième demande d’indemnisation du requérant, la commune de Carry-le-Rouet n’avait pas procédé à cette réintégration. Dans ces conditions, elle doit être regardée comme ayant méconnu les obligations prévues par les dispositions précitées de l’article 72 de la loi du 26 janvier 1984 et, par suite, comme ayant commis une faute de nature à engager sa responsabilité à compter du 15 juin 2010, ainsi que l’a jugé le tribunal administratif de Marseille par le jugement précité n° 1911093 du 23 mai 2022 devenu définitif.
Toutefois, il résulte également de l’instruction que M. B..., à la suite de sa mise en disponibilité à compter du 15 juin 2010, ne s’est plus manifesté auprès de la collectivité avant le mois de mars 2016, soit pendant une période de plus de six ans. En outre, si, ayant eu connaissance le 29 juin 2016 de l’existence des trois vacances de poste déclarées les 20 décembre 2010, 28 décembre 2011 et 10 mai 2012, il a adressé à la collectivité une demande tendant à sa réintégration et à son indemnisation le 16 novembre 2016, il n’a pas contesté la décision implicite de rejet opposée à cette demande et a de nouveau laissé s’écouler une période de presque trois ans avant de réitérer cette demande le 2 septembre 2019. Ce dernier ayant fait preuve d’une passivité persistante, il doit être regardé comme ayant commis une faute à l’origine de son dommage susceptible d’exonérer partiellement la commune de sa responsabilité. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de fixer à 50 % la part de responsabilité de M. B... dans la survenance de son dommage.
En ce qui concerne la période de responsabilité :
M. B... demande la réparation des préjudices qu’il estime avoir subis du fait de son absence de réintégration pour la période allant du 1er août 2019 au 31 janvier 2024. L’intéressé, qui aurait dû être réintégré au 15 janvier 2010, a perçu une indemnisation, par le jugement du 23 mai 2022 précité, pour la faute commise par le maire de la commune de Carry-le-Rouet pour la période allant jusqu’au 31 juillet 2019. Selon l’arrêté du 20 juin 2023 joint au dossier, cet agent a été réintégré pour occuper un poste d’agent de bibliothèque de la commune de Carry-le-Rouet à compter du 1er juillet 2023. Par suite, la responsabilité de la commune se trouve engagée au titre de la période du 1er août 2019 au 30 juin 2023 inclus.
En ce qui concerne les préjudices :
En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu’il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l’illégalité commise présente, compte tenu de l’importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l’encontre de l’intéressé, un lien direct de causalité. Pour l’évaluation du montant de l’indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l’intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l’exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l’exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l’agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d’éviction.
Il résulte de l’instruction que M. B... exerçait, avant son placement en disponibilité, une activité à temps partiel pour une quotité de temps travaillé de 50 %. Le requérant a par ailleurs produit un document relatif à la reconstitution de sa carrière à compter de mai 2012, dont les calculs ne sont pas utilement contestés par la commune de Carry-le-Rouet et dont il n’apparait pas que les rémunérations, telles qu’elles ont reconstituées, incluraient des gratifications liées à l’exercice effectif des fonctions. Les éléments produits doivent ainsi être considérés comme couvrant la réparation intégrale du préjudice financier subi pour la période allant du 1er août 2019 au 30 juin 2023. Le montant total de la rémunération qu’aurait perçue M. B... s’il avait été réintégré, du 1er août 2019 au 30 juin 2023, s’élève ainsi à 31 414,04 euros pour la quotité de temps travaillé de 50 %. Si la collectivité fait valoir en défense que M. B... a perçu des revenus au cours de la période en cause, il résulte de l’instruction que l’intéressé n’a perçu que des revenus fonciers, qui sont des revenus du patrimoine et qui ne peuvent venir en déduction du montant de l’indemnité due au requérant. Dans ces conditions, et eu égard au partage de responsabilité retenu au point 7, la commune de Carry-le-Rouet doit être condamnée à verser à M. B... une somme de 15 707,09 euros.
En outre, M. B... sollicite l’indemnisation de son préjudice moral du fait de son maintien en disponibilité d’office. Eu égard au partage de responsabilité, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui accordant la moitié de la somme de 1 000 euros, soit 500 euros.
Il résulte de tout ce qui précède que la commune de Carry-le-Rouet doit être condamnée à verser à M. B... la somme totale de 16 207,09 euros en réparation des préjudices subis par ce dernier.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Carry-le-Rouet la somme de 1 300 euros à verser au requérant sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces mêmes dispositions font en revanche obstacle à ce que le requérant, qui n’a pas la qualité de partie perdante, verse à la commune de Carry-le-Rouet la somme qu’elle réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La commune de Carry-le-Rouet est condamnée à verser à M. B... une somme de 16 207,09 euros.
Article 2 : La commune de Carry-le-Rouet versera la somme de 1 300 euros à M. B... au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Carry-le-Rouet sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la commune de Carry-le-Rouet.
Délibéré après l'audience du 17 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Felmy, présidente,
Mme Gaspard-Truc, première conseillère,
Mme Forest, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 avril 2026.
La rapporteure,
Signé
F. Gaspard-Truc
La présidente,
Signé
E. Felmy
La greffière,
Signé
S. Gonzales
La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière,