Texte intégral
Le juge des référésVu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 février 2026, la préfète des Alpes-de-Haute-Provence demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l’article L. 554-1 du code de justice administrative, de suspendre l’arrêté n° 2025-30 du 4 avril 2025 par lequel le maire de la commune d’Uvernet-Fours a retiré l’arrêté n° 2025-15 du 1er mars 2025 abrogeant l’arrêté du 23 décembre 1996 par lequel il a accordé à la société Entre Ciel et Mer une autorisation d’installations et de travaux divers pour la réalisation d’une piste pour scooter des neiges sur un terrain situé dans la station de ski de Pra-Loup.
Elle soutient que :
- c’est à tort que le maire de la commune d’Uvernet-Fours a retiré son arrêté du 1er mars 2025 par l’arrêté contesté, qui implique un retour à la situation antérieure, au regard des articles L. 240-1, L. 242-1 et L. 242-2-1° du code des relations entre le public et l’administration, dès lors que cet arrêté visait à mettre fin à l’exploitation d’une activité illégale ;
- en effet, les conditions prévues à l’article L. 362-3 du code de l’environnement, qui prévoit que l’ouverture de terrains pour la pratique de sports motorisés est soumise à l’autorisation prévue à l’article L. 421-2 du code de l’urbanisme et que l’utilisation, à des fins de loisirs, d’engins motorisés conçus pour la progression sur neige est interdite, sauf sur les terrains ouverts dans les conditions ainsi prévues, ne sont plus réunies ; seule la délimitation d’un espace réservé aux motoneiges pourrait être autorisée, nécessitant, le cas échéant après évaluation environnementale, l’obtention d’un permis d’aménager ou la création d’une unité touristique nouvelle, en application du g) de l’article R. 421-19 ou du 6° de l’article R. 122-8 du code de l’urbanisme ; en l’espèce, les terrains et pistes en cause constituent un itinéraire et ne correspondent pas à la définition d’un terrain aménagé, ne satisfaisant ainsi pas aux dispositions du code de l’environnement et du code de l’urbanisme ;
- en outre, l’exploitation nécessite un titre domanial, assorti d’une redevance et conclu après mise en concurrence, en application de l’article L. 2122-1 du code général de la propriété des personnes publiques, l’autorisation d’urbanisme ne conférant aucun droit à l’utilisation privative du domaine, autorisation qui n’a pas été délivrée, aucune redevance n’étant perçue.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2026, la commune d’Uvernet-Fours, représentée par M. A..., s’en rapporte à la sagesse du tribunal.
Elle fait valoir que :
- compte tenu des moyens développés dans le recours gracieux contre l’arrêté d’abrogation, l’illégalité de cet arrêté était probable ;
- il appartenait au préfet de prendre un nouvel arrêté de fermeture temporaire de l’établissement, sur le fondement de l’article L. 322-2 du code du sport.
Par un mémoire, enregistré le 23 mars 2026, la société par actions simplifiée unipersonnelle Motoneiges Evasion, représentée par Me Thiry, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l’Etat de la somme de 3 000 euros, sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- elle est recevable à intervenir ;
- le déféré suspension est irrecevable du fait de l’irrecevabilité de la requête au fond, à défaut de notification du recours gracieux et du déféré, en méconnaissance de l’article R. 600-1 du code de l’urbanisme, l’arrêté du 4 avril 2025 devant être regardé comme une décision relative à l’occupation ou l’utilisation des sols en ce qu’il permet la réintégration de l’autorisation d’installations et travaux divers du 23 décembre 1996 dans l’ordonnancement juridique ;
- l’arrêté d’abrogation du 1er mars 2025 était illégal, dès lors qu’il est intervenu après le délai de trois mois prévu à l’article L. 424-5 du code de l’urbanisme, les dispositions spéciales du droit de l’urbanisme faisant obstacle à l’application des dispositions du code des relations entre le public et l’administration relatives à l’abrogation et au retrait ; par ailleurs, l’arrêté du 23 décembre 1996, s’il prévoit des prescriptions gouvernant les modalités de son exécution et de la mise en œuvre de l’activité, ne comporte aucune condition au sens de l’article L. 242-2 du code des relations entre le public et l’administration et a créé des droits définitivement acquis ;
- en outre, la procédure contradictoire préalable doit être mise en œuvre avant de retirer ou d’abroger une décision individuelle créatrice de droits, à peine d’illégalité du retrait ou de l’abrogation, conformément à l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration, ce que n’a pas fait la commune, ce vice ne pouvant être neutralisé ;
- ainsi, eu égard à l’illégalité manifeste de l’arrêté du 1er mars 2025, pris sans procédure contradictoire et après l’expiration du délai d’abrogation, le maire était tenu de retirer cet arrêté ;
- l’exploitation de l’activité n’est pas illégale et ne nécessite pas de permis d’aménager, dès lors que la légalité d’une autorisation d’installations et travaux divers s’apprécie à la date à laquelle elle est prise, sans qu’aient d’incidence les circonstances de droit et de fait postérieures ; le régime du permis d’aménager issu de l’ordonnance n° 2005-1527 du 8 décembre 2005 et de ses décrets d’application n’a pas eu pour effet de remettre en cause l’existence des autorisations obtenues sous l’empire de l’ancienne règlementation ; pour les mêmes motifs, elle ne nécessite pas plus la création d’une unité touristique nouvelle résultant du décret modificatif n° 2006-1683 du 22 décembre 2006, cette procédure n’étant imposée qu’aux terrains aménagés pour la pratique de sports ou de loisirs motorisés à compter de l’entrée en vigueur de ce décret ; l’autorisation obtenue le 23 décembre 1996 n’a ainsi pas été remise en cause par ces réformes ;
- les dispositions de l’article L. 362-1 du code de l’environnement n’ont pas été méconnues, la circonstance que l’arrêté du 23 décembre 1996 prévoit, pour des raisons de sécurité, la détermination d’un itinéraire à l’intérieur du terrain aménagé pour ne pas exposer les usagers au risque d’avalanche, n’entachant pas d’illégalité cet arrêté ;
- la conclusion d’une convention d’occupation du domaine public n’était pas nécessaire, dès lors que l’article L. 2122-1 du code général de la propriété des personnes publiques ne s’applique pas alors qu’en l’espèce, les parcelles ne sont pas aménagées et appartiennent à des propriétaires privés ; en tout état de cause, l’occupation n’excède pas le droit d’usage appartenant à tout usager ; en outre, le code général de la propriété des personnes publiques ne peut être utilement invoqué à l’appui d’un recours contre une autorisation d’urbanisme.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 26 février 2026 sous le numéro 2603328 par laquelle la préfète des Alpes-de-Haute-Provence demande l’annulation de l’arrêté attaqué.
Vu :
- le code de l’environnement ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Platillero, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique du 25 mars 2026 tenue en présence de Mme Plisson, greffière d’audience, M. Platillero a lu son rapport et entendu les observations de :
- Me Flandin, représentant la commune d’Uvernet-Fours, qui s’en remet aux écritures.
- Me Thiry, représentant la société Motoneiges Evasion, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures par les mêmes moyens en les développant.
La préfète des Alpes-de-Haute-Provence n’étant ni présente ni représentée.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions à fin de suspension :
1. Aux termes de l’article L. 554-1 du code de justice administrative : « Les demandes de suspension assortissant les requêtes du représentant de l'Etat dirigées contre les actes des communes sont régies par le 3e alinéa de l'article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales ci-après reproduit : " Art. L. 2131-6, alinéa 3.-Le représentant de l'Etat peut assortir son recours d'une demande de suspension. Il est fait droit à cette demande si l'un des moyens invoqués paraît, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué. Il est statué dans un délai d'un mois. " ».
2. Par un arrêté du 23 décembre 1996, le maire de la commune d’Uvernet-Fours a accordé à la société Entre Ciel et Mer une autorisation d’installations et de travaux divers pour la réalisation d’une piste pour scooter des neiges sur un terrain situé dans la station de ski de Pra-Loup. A la suite d’une cession intervenue en 2008, cette autorisation a ensuite bénéficié à la société Motoneiges Evasion. Par un arrêté n° 2025-15 du 1er mars 2025, le maire a abrogé cet arrêté. Saisi d’un recours gracieux de la société Motoneiges Evasion, le maire a retiré l’arrêté du 1er mars 2025 par un nouvel arrêté du 4 avril 2025. La préfète des Alpes-de-Haute-Provence demande la suspension de ce dernier arrêté, en se prévalant de l’article L. 242-1 du code des relations entre le public et l’administration, aux termes duquel « L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision » et de l’article L. 242-2 du même code, aux termes duquel « Par dérogation à l'article L. 242-1, l'administration peut, sans condition de délai : 1° Abroger une décision créatrice de droits dont le maintien est subordonné à une condition qui n'est plus remplie (…) » et en faisant valoir que l’arrêté retiré visait à mettre fin à l’exploitation d’une activité illégale au regard des dispositions du code de l’environnement, du code de l’urbanisme et du code général de la propriété des personnes publiques susvisées.
3. En l’état de l’instruction, les moyens soulevés par la préfète des Alpes-de-Haute-Provence, qui, d’une part, ne précise d’ailleurs pas en quoi le maintien de l’arrêté du 23 décembre 1996 mentionné au point précédent, décision créatrice de droits, aurait été subordonné à une condition qui ne serait plus remplie, ce qui ne résulte pas du changement des circonstances de droit postérieures à son édiction, et, d’autre part, ne conteste pas que l’arrêté du 1er mars 2025 mentionné au même point, n’a pas été précédé d’une procédure contradictoire, ne sont pas de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté contesté du 4 avril 2025. Par suite, les conclusions à fin de suspension doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
4. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par la société Motoneiges Evasion qui, bénéficiaire de l’autorisation d’installations et de travaux divers à qui a été communiquée la procédure et qui, si tel n’avait pas été le cas, aurait eu qualité pour former tierce opposition, doit être regardée comme partie à l’instance.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de la préfète des Alpes-de-Haute-Provence est rejetée.
Article 2 : L’Etat versera à la société Motoneiges Evasion la somme de 1 200 euros, sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la préfète des Alpes-de-Haute-Provence, à la commune d’Uvernet-Fours et à la société par actions simplifiée unipersonnelle Motoneiges Evasion.
Fait à Marseille, le 26 mars 2026.
Le juge des référés,
Signé
F. Platillero
La République mande et ordonne à la préfète des Alpes-de-Haute-Provence en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière