vendredi 14 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2301512 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | DAVID |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 juin 2023, M. C A, représenté par Me David, demande au tribunal :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 17 mai 2023 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé la mesure d'isolement au-delà de deux ans, du 18 mai au 18 août 2023 ;
3°) d'ordonner son extraction ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 600 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- il ne ressort pas du dossier que la signataire de l'acte bénéficie d'une délégation de signature régulièrement publiée et affichée dans un espace dédié au sein du centre pénitentiaire ; la signature de l'auteur de l'acte est illisible et sa fonction exacte n'est pas mentionnée, en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- la décision attaquée, qui ne précise pas en quoi l'isolement est l'unique moyen pour assurer la sécurité des personnes, est entachée d'un défaut de motivation ;
- il appartiendra à l'administration de produire l'avis médical exigé par l'article R. 213-30 du code pénitentiaire ;
- l'administration, qui n'a pas pris en compte l'état de santé du détenu, a commis une erreur manifeste d'appréciation ; en tout état de cause, l'importance des conséquences que peut revêtir une mesure de prolongation de l'isolement d'un détenu justifie que le juge exerce un contrôle normal sur cette décision ;
- il n'est pas démontré que la prolongation du placement à l'isolement était nécessaire pour préserver la sécurité et l'ordre dans l'établissement pénitentiaire ; certains des faits mentionnés sont anciens et ont déjà été pris en compte au titre de la précédente décision de maintien à l'isolement ; il n'est pas expliqué en quoi la couverture médiatique est de nature à créer un risque ; le maintien à l'isolement est surabondant compte tenu des autres mesures dont il fait l'objet ; dès lors, la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit ;
- les conditions de détention qui lui sont infligées, qui comprennent le maintien à l'isolement et d'autres mesures de restriction, méconnaissent l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 octobre 2023.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- le code pénitentiaire ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martinez,
- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.
Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, écroué depuis le 1er juillet 2011, s'est évadé le 1er juillet 2018 du centre pénitentiaire Sud-francilien. Il a été réincarcéré le 4 octobre 2018 au centre pénitentiaire de Vendin-le-Veil, transféré le 24 février 2022 à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, puis le 4 mai 2023 au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe. Il fait l'objet d'un placement à l'isolement depuis le 19 mars 2021. Par une décision du 17 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé sa mise à l'isolement pour une durée de trois mois. Cette décision fait l'objet du présent litige.
Sur la demande d'extraction :
2. Aux termes de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire : " Le préfet apprécie si l'extraction des personnes détenues appelées à comparaître devant des juridictions ou des organismes d'ordre administratif est indispensable. / Dans l'affirmative, il requiert l'extraction par les services de police ou de gendarmerie selon la distinction de l'article D. 215-26 ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au seul préfet de statuer sur une demande d'extraction présentée par un détenu souhaitant être présent à une audience devant la juridiction administrative à laquelle il a été convoqué. Par suite, les conclusions présentées par M. A et tendant à ce que son extraction soit ordonnée par le tribunal ne peuvent qu'être rejetées.
Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :
4. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 17 octobre 2023. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
5. Aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. " Aux termes de l'article R. 213-21 du même code : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement []. / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. / La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement. " Aux termes de l'article R. 213-25 de ce code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ".
6. En premier lieu, par un arrêté pris le 3 mai 2023 et publié le 7 mai 2023 au Journal officiel de la République française, le directeur de l'administration pénitentiaire, auquel les dispositions des articles 1er et 3 du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement permettent, d'une part, de signer au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, et par délégation, l'ensemble des actes, autres que les décrets, relatifs aux affaires des services placés sous son autorité, tels qu'ils sont définis aux articles 26, 27 et 28 de l'arrêté du 30 décembre 2019, d'autre part, de donner délégation pour signer ces actes aux magistrats, fonctionnaires de catégorie A et agents contractuels chargés de fonctions d'un niveau équivalent qui ne disposent pas déjà d'une telle délégation, a notamment donné délégation à
M. D B, chef du bureau de la gestion des détentions et signataire de la décision en litige, à l'effet de signer, dans la limite de ses attributions, " tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets ". Eu égard à l'objet d'une délégation de signature qui, quoique constituant un acte réglementaire, n'a pas la même portée à l'égard des tiers qu'un acte modifiant le droit destiné à leur être appliqué, sa publication au journal officiel, qui permet de donner une date certaine à la décision de délégation prise par le chef d'établissement, a constitué une mesure de publicité suffisante pour rendre les effets de la délégation de signature opposables aux tiers, notamment à l'égard des détenus de l'établissement pénitentiaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée manque en fait et doit être écarté.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".
8. En l'espèce, la décision contestée comporte de manière lisible l'identité de son auteur, sa fonction et sa signature, de sorte que le moyen tiré de son irrégularité formelle ne peut qu'être écarté.
9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 3° Subordonnent l'octroi d'une autorisation à des conditions restrictives ou imposent des sujétions () ". L'article L. 211-5 du même code précise que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
10. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée vise les textes en vigueur, fait ressortir les éléments de faits non stéréotypés reprenant l'historique des incidents reprochés à l'intéressé ayant conduit à sa mise à l'isolement, mentionne des faits récents, et explique en quoi la persistance de son comportement rendait nécessaire la mesure attaquée. Les termes de la décision contestée permettent de s'assurer qu'elle est spécialement motivée au regard de la durée de l'isolement de M. A et de l'absence d'autre moyen d'assurer la sécurité des personnes et de prévenir tout risques de trouble ou d'incident grave en détention. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit être écarté.
11. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 213-20 du code pénitentiaire : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".
12. Il ressort des pièces du dossier que le médecin-chef de l'unité sanitaire a donné son avis sur l'absence de contre-indication médicale à la prolongation de la mesure d'isolement de M. A le 10 mai 2023. Le moyen tiré de l'absence de production de l'avis du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire manque en fait et doit être écarté.
13. En cinquième lieu, les mesures d'isolement sont prises, lorsqu'elles ne répondent pas à une demande du détenu, pour des motifs de précaution et de sécurité. Elles constituent des mesures de police administratives qui tendent à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire, ainsi que la prévention de toute infraction le cas échéant. Le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs de telles mesures qui doivent être fondées sur des motifs de précaution et de sécurité.
14. M. A, qui a fait l'objet d'une décision de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés depuis le 26 août 2022, motivée en raison notamment de la persistance du risque d'évasion du fait de son appartenance de longue date à la criminalité organisée, a initialement été placé à l'isolement en raison des moyens renforcés nécessaires à sa prise en charge en détention et pour toute sortie de l'établissement au regard de ses antécédents d'évasions en 2013 avec prise d'otage et en 2018 à l'aide d'un aéronef et d'un commando armé. Pour justifier le prolongement de son placement à l'isolement, le ministre a fait état du rapport de l'établissement du 16 mai 2023, celui de la direction interrégionale du 16 mai 2023, celui du procureur général du 10 mai 2023 et celui du juge d'application des peines du 15 mai 2023, qui indiquent que M. A est dans une situation pénale non définitive avec mandat de dépôt nécessitant d'assurer sa représentation devant la justice, qu'il est encore fortement ancré dans le grand banditisme et qu'il présente toujours des risques d'évasion renforcés par leur médiatisation. Par ailleurs, M. A a fait l'objet de sanctions disciplinaires pour des menaces et des insultes à l'égard de membres de l'administration pénitentiaire le 6 mai 2019, et le 5 août 2022, d'un compte-rendu d'incident le 4 mai 2023 faisant état d'une pratique du " yoyo " démontrant sa capacité de communication avec des détenus et enfin de synthèses de comportement de l'intéressé établies par le service pénitentiaire d'insertion et de probation et d'un entretien du 20 janvier 2023 faisant état d'un détachement de M. A vis-à-vis de son parcours de vie et de la gravité de ses précédents passages à l'acte. Par suite, le maintien en isolement de M. A, qui ne connaît pas de contre-indication médicale, constituait bien l'unique moyen de prévenir une atteinte à la sécurité des personnes et de l'établissement. Dans ces conditions, et compte-tenu du profil de M. A tel que rappelé précédemment, le ministre de la justice n'a commis ni erreur manifeste d'appréciation ni erreur de droit en prolongeant, par la décision du 17 mai 2023, le placement à l'isolement de l'intéressé.
15. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Eu égard à la vulnérabilité des détenus et à leur situation d'entière dépendance vis à vis de l'administration, il appartient aux directeurs des établissements pénitentiaires, en leur qualité de chefs de service, de prendre les mesures propres à leur éviter tout traitement inhumain ou dégradant afin de garantir le respect effectif des exigences découlant des principes rappelés notamment par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Eu égard à la nature d'une mesure de placement d'office à l'isolement et à l'importance de ses effets sur la situation du détenu qu'elle concerne, l'administration pénitentiaire doit veiller, à tout moment de son exécution, à ce qu'elle n'ait pas pour effet, eu égard notamment à sa durée et à l'état de santé physique et psychique de l'intéressé, de créer un danger pour sa vie ou de l'exposer à être soumis à un traitement inhumain ou dégradant.
16. Si M. A fait valoir qu'il fait l'objet de prolongations successives de mise en isolement, de fouilles corporelles systématiques, d'une inscription au registre des détenus particulièrement surveillés, de réveils nocturnes, d'un dispositif de parloir avec hygiaphone, de rotations de sécurité, et qu'il est empêché d'accès aux activités de travail ou de formation professionnelle, il ne l'établit pas. Le ministre fait valoir, en défense, sans être contredit, que l'isolement pratiqué n'emporte pas un isolement sensoriel et social et que M. A dispose de la liberté de correspondance écrite, de contacts téléphoniques, des droits familiaux, lesquels sont exercés au parloir avec 19 permis de visite actifs même s'ils le sont avec un dispositif de séparation avec hygiaphone, au demeurant justifié au regard des risques particulièrement élevés que représentent ces visites qui ont facilité les deux évasions organisées en 2013 et 2018. Le requérant bénéficie en outre de l'accès à l'information, de deux heures de promenade par jour et de la possibilité de faire du sport. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision en litige soumettrait le requérant à des traitements inhumains et dégradants. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale doit être écarté.
17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée dans l'ensemble de ses conclusions, y compris, par voie de conséquence, les conclusions présentées en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 30 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
M. Cheylan, président,
M. Martinez, premier conseiller,
Mme Groch, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2025.
Le rapporteur,
Signé
P. MARTINEZ
Le président,
Signé
F. CHEYLAN
La greffière,
Signé
C. BÉNIS
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
C. Bénis
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02134
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02150
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA03459
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA03472
08/04/2026