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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301825

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301825

vendredi 21 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301825
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBLACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires, enregistrés le 7 juillet 2023, le 29 août 2023, le 8 septembre 2023 et le 20 janvier 2025, Mme E D, représentée par Me Blache, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 27 août 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté la demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport français pour son enfant mineur ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer, en qualité de représentante légal de son fils mineur, une carte nationalité d'identité française ainsi qu'un passeport français et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que la décision :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une d'erreur de droit ;

- méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'une d'erreur manifeste d'appréciation ;

Par deux mémoires en défense et des pièces complémentaires, enregistrés le 2 août 2023, le 4 septembre 2023 et le 25 avril 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- les conclusions de M. A,

- et les observations de Me Blache, représentant Mme D.

Le préfet n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D a déposé le 10 février 2022 une demande de délivrance de carte nationale d'identité et de passeport pour son fils né en 2021. Par une décision du 27 juillet 2023, le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer les titres sollicités. Par la présente requête, Mme D demande l'annulation de cette décision.

Sur l'étendue du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête et les moyens qui les accompagnent, dirigés contre la décision implicite par laquelle le préfet de l'Orne a refusé de délivrer les titres sollicités par Mme D, doivent être regardés comme dirigés contre la décision du 27 juillet 2023 par lequel le préfet de l'Orne a explicitement rejeté cette demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. L'article 310-3 du code civil prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. / () ". Aux termes de l'article 321 du même code : " Sauf lorsqu'elles sont enfermées par la loi dans un autre délai, les actions relatives à la filiation se prescrivent par dix ans à compter du jour où la personne a été privée de l'état qu'elle réclame, ou a commencé à jouir de l'état qui lui est contesté. A l'égard de l'enfant, ce délai est suspendu pendant sa minorité. ". L'article 335 de ce code précise : " La filiation établie par la possession d'état constatée par un acte de notoriété peut être contestée par toute personne qui y a intérêt en rapportant la preuve contraire, dans le délai de dix ans à compter de la délivrance de l'acte ". Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports électroniques : " Le passeport électronique est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ".

5. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou de passeport.

6. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ses compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou de passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

7. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de l'Orne s'est fondé sur " un faisceau d'éléments permettant de caractériser une reconnaissance frauduleuse de paternité ", à savoir les circonstances que la requérante se déclare célibataire, qu'il n'existe aucune preuve de communauté de vie ni de continuité d'une relation affective avec le père avant et après la naissance de l'enfant, sur l'absence de justification que le père déclarant ait participé à son entretien et à son éducation depuis sa naissance et sur un précédent refus pour une demande concernant un autre enfant de Mme D. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C, père déclaré le 21 juin 2021, a réalisé de nombreux achats en puériculture environ une fois par mois à compter de mars 2022. Le fait que l'enfant ait été reconnu six mois avant sa naissance et n'aurait jamais été vu par le père pendant trois mois ne peuvent être regardés comme des éléments précis et concordants de nature à établir que ce ressortissant français ne serait pas le père de l'enfant. En outre, par un jugement du 27 juillet 2023, le juge aux affaires familiales relève que M. C a expressément demandé l'exercice conjoint de l'autorité parentale et que la mère a reconnu en audience qu'il " se manifeste à nouveau et vient voir l'enfant régulièrement à son domicile ". Le juge aux affaires familiales a décidé un droit de visite et le versement d'une pension alimentaire de 100 euros par mois. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que le préfet de l'Orne n'apporte pas la preuve qui lui incombe de l'existence d'une reconnaissance frauduleuse de paternité.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 27 juillet 2023 du préfet de l'Orne doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement, sous réserve de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que la carte nationale d'identité et le passeport soient délivrés à la requérante au nom de son fils B sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Orne de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport au nom de B C Jonjou dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

10. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Blache, avocate de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Blache de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 27 juillet 2023 du préfet de l'Orne est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Orne de délivrer à Mme D une carte nationale d'identité et un passeport au nom de B C Jonjou dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Blache une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Blache renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D, à Me Blache et à préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 6 mars 2025, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2025.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef

D. Dubost

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