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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400451

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400451

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400451
TypeDécision
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-3
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 février 2024, 23 et 26 mars 2024, M. A C, représenté par Me Bernard demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 février 2024 par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet d'effacer son nom du fichier des personnes recherchées et du Système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- le préfet doit justifier de la compétence de l'auteure des décisions ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure en méconnaissance de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- son droit à être entendu a été méconnu.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en ce qu'il peut bénéficier d'un titre de séjour sur le fondement du b) de l'article 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;

- elle est contraire à l'article 8 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- il est illégal du fait de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation.

Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement et du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2024, le préfet de la Manche conclut au non-lieu à statuer au motif que M. C a volontairement exécuté la mesure d'éloignement.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. B conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Launois substituant Me Bernard, représentant M. C qui reprend les moyens et conclusions développés dans les écritures

Le préfet de la Manche n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, de nationalité algérienne, est entré régulièrement en France le 13 novembre 2023 sous couvert d'un visa touristique délivré par les autorités espagnoles pour une durée d'un mois. L'intéressé a fait l'objet d'une retenue administrative pour vérification de son droit au séjour, le 19 février 2024. Par l'arrêté contesté du même jour, le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour en France pour une durée d'un an.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée par le préfet :

2. Contrairement à ce que soutient le préfet de la Manche, la circonstance que M. C a, le 22 février 2024, volontairement exécuté la mesure d'éloignement qu'il conteste n'est pas de nature à faire disparaitre cette mesure de l'ordonnancement juridique et à priver d'objet ses conclusions à fin d'annulation dirigées contre cette obligation de quitter le territoire français et ses décisions accessoires. L'exception de non-lieu à statuer opposée en défense doit, par suite, être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-87 du 1er septembre 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 6 du même jour librement accessible tant au juge qu'aux parties, le préfet de la Manche a donné délégation à Mme Perrine Serre, secrétaire générale de la préfecture de la Manche, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

4. En second lieu, si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Si le requérant soutient qu'il n'a pas pu faire valoir des observations écrites ou orales, il ne fait pas état d'éléments qu'il aurait vainement tenté de porter à la connaissance du préfet et qui auraient eu une incidence sur le sens des décisions contestées. En conséquence, l'arrêté est exempt du vice de procédure invoqué.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

6. En premier lieu, l'arrêté contesté du 9 février 2024 mentionne les éléments de droit applicables à la situation de M. C, en particulier les articles L. 611-1, L. 611-3, L. 612-2, L. 612-3, L. 612-6, L. 612-10, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Il indique, par ailleurs, les circonstances de fait principales relatives à la situation personnelle et familiale du requérant, alors même que le préfet n'est astreint à aucune obligation d'exhaustivité dans sa motivation. Ces considérations permettent à l'intéressé d'en comprendre le sens et la portée à leur seule lecture et ainsi de les contester utilement, comme au juge d'en contrôler les motifs. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du défaut de motivation doit être écarté.

7. En deuxième lieu, en vertu de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024, seul l'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, l'intéressé majeur, âgé de trente-cinq ans à la date de la décision contestée, ne saurait utilement invoquer la méconnaissance de cet article.

8. En troisième lieu, la circonstance que la mesure d'éloignement ne mentionne pas l'existence d'un contrat de travail à durée déterminée de trois mois en cours d'exécution ne suffit pas à caractériser un défaut d'examen complet de la situation de M. C.

9. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

10. Si M. C fait valoir que l'obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à sa situation personnelle et familiale, d'une part, il ressort des pièces du dossier qu'il n'est présent en France que depuis trois mois à la date d'édiction de la mesure d'éloignement. Célibataire et sans enfant, il n'établit pas être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-quatre ans. D'autre part, s'il soutient travailler en qualité de peintre, la seule production d'un contrat à durée déterminée de trois mois n'est pas de nature à établir une insertion socio-professionnelle depuis son entrée sur le territoire. Dans ces conditions et alors qu'il ne justifie d'aucune circonstance susceptible de faire obstacle à son éloignement, il ne peut pas utilement soutenir que le préfet de la Manche aurait, en prenant à son encontre l'obligation de quitter le territoire français contestée, méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de cette décision sur sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

11. En premier lieu, il ressort de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement doit être écarté.

12. En deuxième lieu, la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire vise notamment l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'elle cite d'ailleurs intégralement. Certes, l'arrêté contesté ne précise pas explicitement, ce qu'une bonne pratique commandait, dans lequel des trois cas de l'article L. 612-2 entrait M. C. Toutefois, en mentionnant également l'article L. 612-3 définissant la notion de risque de soustraction à la mesure d'éloignement et en retenant quatre des huit cas que compte ce dernier article, le préfet s'est référé de manière évidente à la situation prévue au 3° de l'article L. 612-2. Dans ces conditions, M. C a été mis à même de connaître et de contester utilement les motifs de droit et de fait retenus par le préfet de la Manche qui, en outre, a indiqué que celui-ci ne justifiait d'aucune circonstance particulière. Dès lors, la décision de refus est suffisamment motivée.

13. En troisième et dernier lieu, selon l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " L'article L. 612-3 du même code prévoit : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ().

14. Il est constant que l'intéressé est entré régulièrement en France mais s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire à l'expiration de son visa touristique et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et que de ce fait, il présentait un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement au sens des dispositions précitées, justifiant que lui soit refusé un délai de départ volontaire. Si M. C se prévaut de sa situation professionnelle, et de ce qu'il a coopéré avec les autorités pour établir son identité, ces éléments ne constituent pas des circonstances particulières au sens des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, il ressort de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement doit être écarté.

16. En second lieu, cette décision, qui mentionne notamment la nationalité algérienne de l'intéressé, se réfère aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et relève que M. C n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, comporte avec une précision suffisante les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

17. En premier lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et refusant un délai de départ volontaire n'étant pas illégales, l'exception d'illégalité soulevée par le requérant à l'encontre de l'interdiction de retour doit être écartée.

18. En second lieu, compte tenu de la durée du séjour de M. C, de l'absence d'une vie privée suffisamment stable et ancienne en France et de l'existence d'attaches dans son pays d'origine, alors même qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, que sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet de la Manche a pu prononcer une interdiction de retour d'une durée d'un an à son encontre sans commettre d'erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions attaquées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Le présent jugement, qui rejette l'ensemble des conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution particulière. Par suite, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Manche.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

Le magistrat désigné,

signé

X. RIVIERE La greffière,

signé

N. BELLA

La République mande et ordonne au préfet Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

E. Bloyet

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