mercredi 5 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2400810 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Formation | Autres délais-Etrangers-3 |
| Avocat requérant | BERNARD |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 mars 2024 et 30 avril 2024 sous le numéro 2400810, M. F, représenté par Me Bernard, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au préfet d'effacer son nom du fichier des personnes recherchées et du Système d'information Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
Sur l'arrêté dans son ensemble :
- le préfet doit justifier de la compétence de l'auteure des décisions.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'il est titulaire d'une attestation de demande d'asile ;
- elle est prise en violation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et disproportionnée ;
- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de fait ;
- elle est contraire aux dispositions des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :
- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.
II. Par une requête et un mémoire enregistrés, les 28 mars 2024 et 30 avril 2024, sous le numéro 2400811, Mme G, représentée par Me Bernard, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet de la Manche l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours et de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au préfet d'effacer son nom du fichier des personnes recherchées et du Système d'information Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
Sur l'arrêté dans son ensemble :
- le préfet doit justifier de la compétence de l'auteure des décisions.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'il est titulaire d'une attestation de demande d'asile ;
- elle est prise en violation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et disproportionnée ;
- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de fait ;
- elle est contraire aux dispositions des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :
- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu :
- l'arrêté attaqué ;
- la demande d'aide juridictionnelle des 3 avril 2024 et 29 mars 2024
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- la décision n°2023-863 DC du Conseil constitutionnel du 25 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. D conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport A D,
- et les observations de Me Bernard, représentant M. et Mme B, qui reprend les moyens et conclusions développés dans ses écritures.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. F et son épouse Mme E B, ressortissants albanais, sont entrés en France en 2019 pour y demander l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté leur demande par des décisions du 12 mai 2023, décisions confirmées par deux ordonnances de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 8 septembre 2023. L'OFPRA a rejeté leur demande de réexamen le 7 décembre 2023, rejet confirmé par une ordonnance de la CNDA du 8 mars 2024. Par les arrêtés contestés du 29 février 2024, le préfet de la Manche les a obligés à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et leur a interdit le retour en France pour une durée d'un an.
Sur la jonction :
2. Les décisions contestées, qui concernent la situation d'un couple de ressortissants albanais, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de joindre les requêtes pour statuer par un seul jugement.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".
4. M. et Mme B ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu de les admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.
Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :
En ce qui concerne le moyen commun tiré de l'incompétence de l'auteure des arrêtés :
5. Par un arrêté n° 2023-87 du 1er septembre 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 1 du même jour, le préfet de la Manche a donné délégation à Mme Perrine Serre, secrétaire générale de la préfecture de la Manche, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des actes doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne les obligations de quitter le territoire :
6. En premier lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français comportent l'énoncé des dispositions légales dont il a été fait application ainsi que des circonstances de fait au vu desquelles elles ont été prises. Contrairement à ce que M. et Mme B soutiennent, le préfet de la Manche n'était pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments relatifs à la situation personnelle dont il avait connaissance mais seulement des faits qu'il jugeait pertinents pour justifier le sens de ses décisions. Ces considérations permettent aux intéressés d'en comprendre le sens et la portée à leur seule lecture et ainsi de les contester utilement, comme au juge d'en contrôler les motifs. Elles répondent ainsi aux exigences de motivation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui les fondent. Par suite, le moyen doit être écarté.
7. En deuxième lieu, il ressort de la motivation des décisions querellées et des pièces du dossier que le préfet de la Manche a procédé à un examen particulier et approfondi de la situation A et Mme B.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2 () ". Selon l'article L. 542-1 de ce même code dans sa rédaction issue de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Enfin, aux termes de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin :1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes () b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32 () ".
9. Les obligations de quitter le territoire français en litige ont été prises sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif qu'après un premier examen de leur demande d'asile, les demandes de réexamen présentées par M. et Mme B avait été rejetées pour irrecevabilité par l'OFPRA par des décisions du 7 décembre 2023, ainsi qu'il ressort des termes des arrêtés en litige confirmés par l'extrait des fichiers " Telemofpra " produits par le préfet de la Manche. Dès lors, en prononçant une obligation de quitter le territoire français le 29 février 2024 à l'encontre A et Mme B dont le droit de se maintenir avait pris fin le 7 décembre 2023 conformément aux dispositions des articles L. 542-1 et L. 542-2 précités, le préfet a fait une exacte application de l'article L. 611-1-4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'a donc pas commis les erreurs de droit invoquées. Par ailleurs, les décisions en litige ont implicitement mais nécessairement abrogé les autorisations provisoires qui avaient été délivrées à M. et Mme B à seule fin de leur permettre de rester en France le temps de l'examen de ces demandes. Les intéressés ne sont dès lors pas fondés à soutenir qu'ils sont chacun titulaires d'une attestation de demande d'asile en cours de validité après que le préfet de la Manche a décidé de leur éloignement.
10. En quatrième lieu, ainsi que le relève le préfet en défense, les requérants ont entendu soulever le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 613-1 et non de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce qu'ils lui reprochent de n'avoir pas tenu compte de leur autorisation provisoire de séjour respective délivrée à la suite de leur demande de réexamen de leur droit d'asile.
11. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 613-1 de ce code dans sa rédaction issue de la loi 2024- du 26 janvier 2024 : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit ".
12. Dans sa décision du 25 janvier 2024 susvisée, le Conseil constitutionnel a estimé (point 131) que pour l'application de cette dernière disposition, il appartient en particulier à l'autorité administrative d'apprécier, sous le contrôle du juge administratif, si l'étranger peut se prévaloir d'une résidence stable et régulière sur le territoire français de nature à avoir fait naître entre lui et le pays d'accueil des liens multiples.
13. Il ressort des termes des décisions en litige que le préfet de la Manche a vérifié le droit au séjour des requérants et tenu compte de leur durée de présence sur le territoire français et de la nature et de l'ancienneté des liens avec la France que ceux-ci ont porté à sa connaissance. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance par les décisions querellées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
14. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".
15. M. et Mme B se prévalent chacun en ce qui les concerne de la présence en France de son conjoint en situation régulière sous couvert d'une autorisation provisoire de séjour et de la scolarisation de son enfant. Toutefois, et comme mentionné au point 9 du présent jugement, ils ont tous deux perdu le droit de se maintenir en France et font respectivement l'objet d'une mesure d'éloignement, ils sont de même nationalité et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils ne pourraient pas reconstituer leur cellule familiale dans leur pays d'origine, où ils ne sont pas dépourvus d'attaches. Il n'est pas plus établi ni même allégué que leur enfant ne pourrait pas poursuivre sa scolarité en classe primaire en Albanie. Enfin, les requérants ne justifient pas d'une intégration particulière dans la société française. Dans ces conditions, les mesures d'éloignement contestées n'ont pas porté une atteinte disproportionnée au droit des intéressés au respect de leur vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale doit, dès lors, être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet de la Manche n'a pas davantage entaché ses décisions d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle A et Mme B.
16. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
17. Les mesures portant obligation de quitter le territoire n'ont pas pour effet de séparer leur enfant A et Mme B, et il n'existe aucun obstacle à la reconstitution de la cellule familiale en Albanie dans lequel rien ne s'oppose à ce qu'il poursuive sa scolarité débutante. Par conséquent, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées manque en fait et doit être écarté.
En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination :
18. Il ressort des termes des décisions susvisées qu'elles sont fondées en fait sur ce que les intéressés n'allèguent pas être exposés à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine alors qu'il est constant que M. et Mme B ont sollicité l'asile. Cette erreur justifie l'annulation des décisions fixant le pays dont ils ont la nationalité c'est à dire l'Albanie comme pays de destination des mesures d'éloignement sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
19. En premier lieu les moyens dirigés contre les obligations de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de ces décisions soulevées à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions interdisant à M. et Mme B le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ne peut qu'être écartée.
20. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
21. Il ressort des pièces du dossier que si M. et Mme B ne présentent pas une menace à l'ordre public, leur présence en France est cependant récente et n'a été rendue possible que le temps de l'examen de leur demande d'asile et des recours contentieux dirigés contre le refus de leur demande de protection internationale. Chacun des requérants ne se prévaut pas d'autre attache avec le territoire national que sa cellule familiale. Le préfet de la Manche était ainsi fondé à leur interdire le retour en France pendant un an. Dès lors il y a lieu d'écarter le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées.
22. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme B sont seulement fondés à demander l'annulation des arrêtés du 29 février 2024 en tant qu'il fixe le pays de destination des mesures d'éloignement.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
23. Par son objet particulier, la décision fixant le pays de destination constitue une mesure d'exécution de la mesure d'obligation de quitter le territoire français. L'annulation des seules décisions fixant le pays de destination n'implique pas nécessairement que le préfet de la Manche procède à un nouvel examen de la situation A et Mme B. Dès lors, leurs conclusions tendant à ce que le tribunal enjoigne au préfet de réexaminer leur situation et leur délivre une autorisation provisoire de séjour doivent être rejetées.
Sur la demande de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :
24. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ".
25. Il ressort de l'extrait des fichiers " Telemofpra " que, par décisions du 8 mars 2024, la CNDA a rejeté les recours formés par les intéressés contre les décisions de l'OFPRA. Par suite, les conclusions présentées à titre subsidiaire par M. et Mme B tendant à la suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en application des dispositions de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, durant l'examen de leurs recours par la CNDA, sont sans objet. Il n'y a donc pas lieu d'y statuer.
Sur les frais liés à l'instance :
26. M. et Mme B, qui ont présenté leur demande de frais non compris dans les dépens sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sont provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 800 euros à Me Bernard en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bernard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme globale de 800 euros sera versée directement à M. et Mme B.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions des requêtes A et Mme B tendant à la suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français.
Article 2 : M. et Mme B sont admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 3 : Les arrêtés n° 24-500057 et n° 24-500058 du préfet de la Manche du 29 février 2024 sont annulés en tant qu'ils ont fixé le pays d'origine A et Mme B comme pays de destination.
Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes sont rejetés.
Article 5 : L'Etat versera à Me Bernard, avocate A et Mme B, la somme de 800 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. et Mme B, la somme globale de 800 euros leur sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Mme E B, à Me Bernard et au préfet de la Manche.
Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
X. RIVIERE La greffière,
signé
N. BELLA
La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
E. Bloyet
N°s 2400810-2400811
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2600622
Le Tribunal Administratif de Caen a rejeté les requêtes de M. E... A... visant à annuler un arrêté d'obligation de quitter le territoire français (OQTF) sans délai et un arrêté d'assignation à résidence. Le tribunal a estimé que le préfet du Calvados avait légalement fondé sa décision sur une menace à l'ordre public, justifiée par des infractions routières répétées (conduite sans permis), et que les conditions légales pour l'assignation à résidence étaient remplies. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), notamment ses articles L. 611-1 et L. 731-1.
13/03/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2600420
Le Tribunal administratif de Caen a rejeté la requête de M. B..., ressortissant algérien, qui contestait l'arrêté du préfet du Calvados du 26 janvier 2026 renouvelant son assignation à résidence pour 45 jours. Le juge a écarté le moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, déjà validée par un jugement du 9 janvier 2026, et a jugé que la demande d'asile de l'intéressé, enregistrée postérieurement à cette obligation, ne faisait pas obstacle à son assignation à résidence. La décision a été fondée sur les articles L. 731-1, L. 732-7 et R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet ayant justifié de l'absence de perspective raisonnable d'éloignement et de la nécessité de mesures de surveillance.
18/02/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2600198
Le Tribunal Administratif de Caen a examiné le recours en excès de pouvoir de M. C..., ressortissant algérien, contre l'arrêté du préfet du Calvados du 4 janvier 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour d'un an. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés par le requérant, notamment ceux tirés de l'incompétence du signataire, du défaut de motivation, de la méconnaissance du droit d'être entendu et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité de l'arrêté préfectoral pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
11/02/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2600248
Le Tribunal Administratif de Caen a rejeté la requête de M. B..., ressortissant soudanais, contestant l'arrêté du préfet de l'Orne du 20 janvier 2026 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour de huit ans. Le tribunal a jugé que la décision d'éloignement ne méconnaissait pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de l'absence d'attaches familiales stables en France et de la menace pour l'ordre public que constituait le comportement du requérant. La décision fixant le pays de renvoi n'a pas été jugée contraire à l'article 3 de la même Convention, et l'interdiction de retour, fondée sur l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été considérée comme proportionnée. En conséquence, l'ensemble des conclusions de la requête a été rejeté.
11/02/2026