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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401968

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401968

vendredi 4 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401968
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantHOURMANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 25 juillet 2024, le 30 septembre 2024 et le 5 décembre 2024, M. B A, représenté par Me Hourmant, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 mars 2024 par lequel le préfet de l'Orne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, ensemble la décision du 3 juin 2024 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté son recours gracieux ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer une carte de résident, ou à défaut de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

M. A soutient que l'arrêté :

- est insuffisamment motivé ;

- est illégal en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- est illégal, le préfet s'étant cru en compétence liée ;

- méconnaît l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 18 septembre 2024 et le 4 octobre 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- et les observations de Me Hourmant, représentant M. A.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant nigérian né le 10 octobre 1969 à Lagos (Nigéria), a sollicité le 23 mai 2022 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 27 mars 2024 et une décision du 3 juin 2024, dont il est demandé l'annulation, le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer le titre demandé et a rejeté son recours gracieux.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 25 juin 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 14 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " A titre expérimental, lorsque l'autorité administrative envisage de refuser de délivrer ou de renouveler l'un des titres de séjour mentionnés aux chapitres Ier à III, aux sections 1 et 2 du chapitre V et au chapitre VI du titre II du livre IV du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle examine tous les motifs susceptibles de fonder la délivrance de ces titres de séjour. Cette expérimentation est mise en œuvre dans au moins cinq départements et au plus dix départements déterminés par arrêté du ministre chargé de l'immigration et pour une durée maximale de trois ans à compter du premier jour du sixième mois suivant la promulgation de la présente loi () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 13 mai 2024 fixant le périmètre géographique de l'expérimentation prévue à l'article 14 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " Le périmètre géographique de l'expérimentation mise en œuvre en application de l'article 14 de la loi du 26 janvier 2024 susvisée correspond aux départements suivants : - Orne ; () ".

4. M. A soutient que le préfet n'a pas suffisamment motivé sa décision, en particulier en omettant de se référer aux dispositions de l'article 14 de la loi du 26 janvier 2024 précité, et qu'il n'a pas procédé à l'examen de tous les motifs susceptibles de fonder la délivrance des titres de séjour. Toutefois, l'article 14 de la loi du 26 janvier 2024 précité dispose que l'expérimentation est mise en œuvre à compter du premier jour du sixième mois suivant la promulgation de la présente loi, soit le 1er juillet 2024, date postérieure à l'arrêté attaqué. Par suite, le requérant ne saurait utilement se prévaloir d'une insuffisance de motivation en droit sur ce point.

5. L'arrêté en litige précise que la demande de titre de séjour était fondée sur les articles L. 424-1 et L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a examiné l'ensemble des éléments de droit et de fait en lien avec cette demande, en particulier l'historique de la situation administrative et sa situation de famille. Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. En conséquence, les moyens tirés du défaut d'examen particulier et de l'insuffisance de motivation doivent être écartés.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Orne se serait estimé à tort en situation de compétence liée pour refuser le titre de séjour demandé.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. " Aux termes de l'article L. 424-3 du même code : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : / 1° Son conjoint, son partenaire avec lequel il est lié par une union civile ou son concubin, s'il a été autorisé à séjourner en France au titre de la réunification familiale dans les conditions prévues aux articles L. 561-2 à L. 561-5 ; / ().

8. M. A soutient que son épouse bénéficiant de la protection subsidiaire, le préfet a méconnu les dispositions du 1° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en édictant l'arrêté attaqué. Toutefois, la conjointe de M. A a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 14 septembre 2018 et a obtenu la qualité de réfugié par la décision de la cour nationale du droit d'asile du 15 février 2021. M. et Mme A se sont mariés antérieurement à la date d'introduction de la demande d'asile de cette dernière, le 6 novembre 2004. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A ait été autorisé à séjourner en France au titre de la réunification familiale. Il s'ensuit que M. A ne remplissait pas les conditions posées par les dispositions du 1° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Orne se serait estimé à tort en situation de compétence liée. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur de droit au regard de ces dispositions ne peut qu'être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. Il ressort des pièces du dossier, que M. et Mme A sont mariés depuis le 6 novembre 2004 et que les époux déclarent, sans que cela soit contesté en défense, l'existence d'une vie commune depuis le 9 avril 2022, date de leur entrée régulière sur le territoire français, avec leurs quatre enfants âgés de 20, 18, 15 et 12 ans. Dans ces conditions, compte tenu en particulier de l'antériorité, de la stabilité et de l'intensité des relations existantes entre les époux, M. A est fondé à soutenir que l'arrêté litigieux a porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel qu'il est protégé par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 27 mars 2024 du préfet de l'Orne doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

12. L'exécution du présent jugement implique seulement que la demande de M. A soit réexaminée sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de l'Orne de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par M. A.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Hourmant, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Hourmant de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 mars 2024 du préfet de l'Orne est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de procéder au réexamen de la demande de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Hourmant sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Hourmant renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Hourmant et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2025, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2025.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

Le greffier en chef,

Signé

D. DUBOST

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

D. Dubost

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