vendredi 8 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2402089 |
| Type | Décision |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | TAFOREL |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 août 2024 et le 13 septembre 2024, Mme D A, représentée par Me Taforel, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
S'agissant de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 233-1 et L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;
- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus du titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.
Par deux mémoires, enregistrés le 5 et le 25 septembre 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Groch,
- et les observations de Me Taforel, représentant Mme A.
Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D A, ressortissante roumaine née le 3 septembre 1999 à Medias (Roumanie), est entrée en France, selon ses déclarations, le 5 octobre 2019. Elle a sollicité le 14 août 2023 son admission au séjour pour obtenir un titre de séjour mention " citoyen UE/EEE/Suisse toutes activités professionnelles " au motif d'une activité salariée sur le fondement des dispositions de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 mai 2024, dont Mme A demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'issue de ce délai.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
2. Par un arrêté du 4 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2023-243 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme C B, adjointe à la cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de ce bureau. Celles-ci comprennent, en application de l'article 3-4-1 de l'arrêté préfectoral du 30 août 2021 portant organisation des services de la préfecture du Calvados, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2021-158 du 31 août 2021 et consultable sur le site internet de la préfecture, la rédaction et la notification des refus de séjour avec ou sans obligation de quitter le territoire français, les décisions refusant ou octroyant un délai de départ volontaire, la désignation du pays de destination et les interdictions de retour sur le territoire français. Dès lors, Mme C B avait compétence pour signer l'arrêté attaqué du 6 mai 2024 et, en particulier, le refus de délivrance du titre de séjour sollicité et l'obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
3. Aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : "Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : /1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; /2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / () /4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; () ". Aux termes de l'article R. 233-11 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés au 1o de l'article L. 233-1 qui ont établi leur résidence habituelle en France depuis moins de cinq ans bénéficient, à leur demande, d'un titre de séjour portant la mention "Citoyen UE/EEE/Suisse - Toutes activités professionnelles". / Ce titre est d'une durée de validité supérieure de six mois à celle du contrat de travail souscrit ou, pour les travailleurs non salariés, à celle de l'activité professionnelle prévue. Sa durée totale de validité ne peut excéder cinq ans. / Sa délivrance est subordonnée à la production par le demandeur des justificatifs suivants : / 1o Un titre d'identité ou un passeport en cours de validité ; / 2o Une déclaration d'engagement ou d'emploi établie par l'employeur, une attestation d'emploi ou une preuve attestant d'une activité non salariée. "
4. Il résulte des dispositions citées au point précédent qu'un citoyen de l'Union européenne ne dispose du droit de se maintenir sur le territoire national pour une durée supérieure à trois mois que s'il remplit l'une des conditions, alternatives, exigées à l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au nombre desquelles figure l'exercice d'une activité professionnelle en France. Par ailleurs, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que la notion de travailleur, au sens des dispositions du droit de l'Union européenne, doit être interprétée comme s'étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.
5. Pour refuser de délivrer à Mme A le titre de séjour sollicité sur le fondement du 1° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Calvados a estimé que la requérante ne justifiait pas d'une activité salariée ou d'une inscription à Pôle emploi en cas de chômage involontaire dans la mesure où elle présentait à l'appui de sa demande un contrat de mission temporaire en qualité de monteuse du 16 au 23 octobre 2023. Toutefois, outre la production du bulletin de salaire de 325,68 euros pour la mission d'intérim précitée, Mme A fournit une attestation de Pôle emploi de son inscription sur la liste des demandeurs d'emploi à partir du 28 avril 2020, ainsi que quatre avis de paiement de l'Agence de service et de paiement à son bénéfice d'un montant de 515,65 euros pour novembre 2023 et de 528 euros en octobre 2023, décembre 2023 et janvier 2024, au titre d'un contrat engagement jeune avec l'Etat. Il n'est pas allégué par le préfet du Calvados qu'à la date de la décision attaquée, Mme A aurait exercé des activités purement marginales et accessoires. Dès lors qu'un contrat conclu dans une optique d'insertion professionnelle n'est pas de nature à remettre en cause l'exercice d'une activité professionnelle au sens des dispositions de l'article 3 du traité sur l'Union européenne et du 1° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartenait au préfet du Calvados, avant de prendre la mesure contestée, de vérifier le droit au séjour de Mme A au regard des dispositions précitées, dont les mentions de l'arrêté attaqué ne font nullement état. Dans ces circonstances, la requérante est fondée à soutenir que cette décision est entachée d'une erreur de droit.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Eu égard au motif d'annulation, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois à compter du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
8. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à Me Taforel, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Calvados du 6 mai 2024 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Calvados de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler.
Article 3 : L'État versera à Me Taforel une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Taforel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à Me Taforel et au préfet du Calvados.
Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cheylan, président,
M. Martinez, premier conseiller,
Mme Groch, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2024.
La rapporteure,
Signé
N. GROCH
Le président,
Signé
F. CHEYLAN
La greffière,
Signé
C. BÉNIS
La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,
C. Bénis
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02134
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