lundi 14 avril 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2403402 |
| Type | Décision |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | ABDOU-SALEYE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 décembre 2024 et le 28 mars 2025, M. A D, représenté par Me Abdou-Saleye, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- il appartient à l'administration de justifier de la compétence de la signataire de l'arrêté attaqué ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;
- elle méconnait les dispositions des article L. 612-2 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sa durée étant disproportionnée ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 janvier 2025, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.
M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 janvier 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas,
- et les observations de Me Abdou-Saleye, représentant M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. A D, ressortissant géorgien né le 8 septembre 1985, est entré en France le 10 septembre 2012. Sa demande d'asile a été rejetée par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de la Cour nationale du droit d'asile du 26 novembre 2013, du 16 décembre 2014 et du 29 juin 2015. Ses demandes d'admission au séjour ont été rejetées avec obligation de quitter le territoire français par arrêtés des 16 février 2015 et 16 octobre 2017. Par un arrêté du 19 novembre 2024 dont il demande l'annulation, le préfet du Calvados lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions :
2. Par un arrêté du 11 septembre 2024, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2024-269 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme C B, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement et signataire du présent arrêté, dans la limite des attributions du bureau du séjour, pour signer notamment les obligations de quitter le territoire français, les décisions refusant ou octroyant un délai de départ volontaire, les décisions désignant le pays de destination et les interdictions de retour sur le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit, par suite, être écarté.
Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire :
3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
4. M. D, qui déclare être entré en France en 2012 à l'âge de vingt-sept ans avec son épouse, est père de trois filles nées en France, Mariami âgée de douze ans et scolarisée en classe de 6ème, Elené âgée de neuf ans et scolarisée en classe de CM1, et Anastassia âgée d'un an. Toutefois, en dehors de la scolarisation de ses enfants et des activités sportives extra-scolaires qu'elles exercent, M. D ne justifie que d'une faible intégration en France, au travers de ses enfants, et n'exerce qu'une activité professionnelle salariée résiduelle en qualité de maçon. En outre, il ne fait état d'aucun élément faisant obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans le pays d'origine où ses enfants pourront poursuivre leur scolarité. Dans ces conditions, le préfet du Calvados, en obligeant M. D à quitter le territoire français, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.
5. En second lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
6. Ainsi qu'il a été dit, M. D ne justifie d'aucun élément faisant obstacle à ce que sa cellule familiale se reconstitue dans son pays d'origine. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant ainsi ni pour objet ni pour effet de séparer M. D de ses filles, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
7. La décision obligeant M. D à quitter le territoire français n'étant pas illégale, l'exception d'illégalité soulevée par le requérant à l'encontre de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire doit être écartée.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
8. En premier lieu, la décision obligeant M. D à quitter le territoire français n'étant pas illégale, l'exception d'illégalité soulevée par le requérant à l'encontre de la décision lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an doit être écartée.
9. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
10. Au regard de ce qui a été exposé aux points 4 et 6 du présent jugement et des deux précédentes mesures d'éloignement prises à l'encontre de M. D et non exécutées, et alors même qu'il résiderait en France depuis une dizaine d'années, que ses enfants y sont nés et scolarisés et qu'il ne constituerait pas une menace pour l'ordre public, le préfet du Calvados a pu, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation ni porter au droit au respect de la vie privée et familiale de M. D une atteinte disproportionnée, prononcer à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du 19 novembre 2024 du préfet du Calvados doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées par Me Abdou-Saleye au titre des frais de l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Abdou-Saleye et au préfet du Calvados.
Copie sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.
Délibéré après l'audience du 1er avril 2025, à laquelle siégeaient :
- Mme Macaud, présidente,
- Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas, première conseillère,
- M. Rivière, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 avril 2025.
La rapporteure,
SIGNÉ
C. DUCOS DE SAINT BARTHÉLÉMY DE GÉLAS
La présidente,
SIGNÉ
A. MACAUDLa greffière,
SIGNÉ
E. BLOYET
La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
E. BLOYET
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