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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301829

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301829

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301829
TypeDécision
RecoursQuestion préjudicielle
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantHOPGOOD & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un arrêt du 8 juin 2023, enregistré le 27 juin 2023 au greffe du tribunal, la chambre sociale de la cour d'appel de Grenoble, statuant sur renvoi de cassation, contre un jugement du 22 septembre 2016 du conseil de prud'hommes de Lyon, a sursis à statuer et saisi le tribunal administratif de Dijon de la question de la légalité de la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie, " s'agissant en particulier de la réalité ou non du transfert d'une entité économique autonome ".

Par un mémoire, enregistré le 23 août 2023, l'association Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (Unédic), représentée par Me Gaudillière, demande au tribunal :

1°) de déclarer illégale la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie ;

2°) de mettre à la charge d'une personne non dénommée une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'inspectrice du travail a méconnu son office, en ne vérifiant pas que les dispositions de l'article L. 122-12 du code du travail étaient applicables et en particulier, en ne vérifiant pas que l'activité " flux photochimie " de la société Kodak constituait une entité économique autonome ;

- l'activité transférée ne constituait pas une entité économique autonome, dès lors que la société par actions simplifiée (SAS) Chalon Photochimie ne disposait pas de moyens humains et matériels organisés en vue de l'exercice d'une activité poursuivant un objectif propre ; le contrat de sous-traitance entre la société mère de la SAS Chalon Photochimie et la société mère de la SAS Kodak Industrie faisait obstacle à la poursuite par la SAS Chalon Photochimie d'un objectif économique propre, dès lors que ce contrat impliquait que la production de tous les volumes commercialisés par Kodak soit sous-traitée à la SAS Chalon Photochimie, de sorte que Kodak a conservé la destination économique de l'activité " flux photochimie " ; il n'a été cédé à la SAS Chalon Photochimie ni clientèle, ni marque ; cette société ne pouvait se diversifier ; sa pérennité ne pouvait être assurée, eu égard aux clauses de non-concurrence et d'exclusivité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 septembre 2023, la directrice régionale adjointe de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Bourgogne-Franche-Comté conclut à ce que le tribunal déclare légale la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie.

Elle soutient que :

- l'examen de la légalité par le tribunal ne doit porter que sur la légalité interne ;

- la décision du 21 mars 2006 de l'inspectrice du travail est légale.

Par deux mémoires, enregistrés les 22 septembre et 17 octobre 2023, la société par actions simplifiée Kodak venant aux droits de la société par actions simplifiée Kodak Industrie, représentée par la société d'exercice libéral par actions simplifiée Adida et Associés, demande au tribunal :

1°) de déclarer définitive la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie ;

2°) de déclarer légale cette décision.

Elle soutient que :

- la décision de l'inspectrice du travail n'a jamais été contestée, ni par voie de recours administratif, ni par voie contentieuse, de sorte qu'elle est devenue définitive et que la demande de Mme C est irrecevable ;

- la décision du 21 mars 2006 de l'inspectrice du travail est légale.

Par deux mémoires, enregistrés les 5 octobre et 3 novembre 2023, Mme A C, représentée par la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Hopgood et Associés, demande au tribunal de déclarer illégale la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert de son contrat de travail de la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie.

Elle soutient que :

- aucun délai ne lui est opposable dans le cadre d'une question préjudicielle ;

- l'inspectrice du travail a méconnu l'étendue de sa propre compétence et a, ce faisant, commis une erreur de droit, dès lors qu'elle n'a pas contrôlé les conditions d'application de l'article L. 122-12 du code du travail et qu'elle n'a, en particulier, pas contrôlé le caractère autonome de l'entité constituée par la SAS Chalon Photochimie ;

- la motivation de la décision du 21 mars 2006 ne fait pas mention du contrôle des dispositions de l'article L. 122-12 du code du travail ;

- la SAS Chalon Photochimie ne constituait pas une entité économique autonome, de nature à poursuivre un objectif propre et était au contraire totalement dépendante de la SAS Kodak Industrie, comme l'a jugé la cour d'appel de Dijon dans son arrêt du 28 avril 2016 ;

- ses développements sur la situation de fraude ont pour but de rappeler ses prétentions devant le juge judiciaire et ne constituent donc pas un moyen présenté devant le juge administratif.

Le dossier a été communiqué le 29 juin 2023 à la société civile professionnelle B.T.S.G, liquidateur de la SAS Chalon Photochimie et à la société Champion Chemtech Limited, qui n'ont pas présenté d'observations.

Le dossier a été communiqué le 29 juin 2023 au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, qui n'a pas présenté d'observations.

Les parties ont été informées par une lettre du 6 octobre 2023 que cette affaire était susceptible, à compter du 6 novembre 2023, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

La clôture de l'instruction a été fixée au 4 décembre 2023 par ordonnance du même jour.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de procédure civile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Irénée Hugez,

- les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public,

- et les observations de Me Ndong Ndong, représentant Mme C, celles de Me Parenty-Baut, représentant la SAS Kodak et celles de Me Massard, représentant l'association Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C a été embauchée en contrat à durée indéterminée, à compter du 1er octobre 1984, en qualité de chimiste 3e degré B par la société Kodak Industrie. Le 10 février 2006, la société par actions simplifiée (SAS) Kodak Industrie a cédé à la SAS Chalon Photochimie, société spécialisée dans la fabrication de bains de traitement de produits photographiques, créée à cet effet en février 2006 par le groupe repreneur canadien Champion, une partie de son activité exploitée sur le site de Chalon-sur-Saône et transféré les contrats de travail des cent quatre salariés affectés sur ce site, dont celui de Mme C, à cette date représentante syndicale au comité d'entreprise. Par une décision du 21 mars 2006, l'inspectrice du travail a autorisé la société Kodak Industrie à procéder au transfert du contrat de travail de la salariée. Par jugements des 21 janvier 2010 et 20 mai 2010, le tribunal de commerce de Chalon-sur-Saône a ouvert une procédure de redressement judiciaire de la SAS Chalon Photochimie, puis a prononcé la liquidation judiciaire de cette société. Mme C a été licenciée par lettre du 17 août 2010, après autorisation de l'inspecteur du travail, en date du 16 juin 2010.

2. Par un jugement du 22 septembre 2016, le conseil de prud'hommes de Lyon a considéré que les dispositions de l'article L. 122-12 du code du travail n'étaient, en l'espèce, pas applicables au contrat de Mme C à la date du 1er mars 2006, que celle-ci était demeurée après 2006 la salariée de la société Kodak et a notamment condamné la SA Kodak à verser à la salariée une indemnité de 50 000 euros, compte tenu de la nullité de son licenciement ultérieur. Par un arrêt du 20 novembre 2019, la cour d'appel de Lyon a infirmé le jugement de première instance sur ces points et a rejeté les demandes de la salariée. Par un arrêt du 8 décembre 2021, la Cour de cassation a cassé et annulé l'arrêt de la cour d'appel de Lyon sur ces points, a notamment considéré qu'il appartenait à la juridiction prud'homale de statuer sur les demandes de la salariée au titre de la nullité de son licenciement en 2010, au motif du caractère frauduleux ou non de la cession intervenue en 2006 entre la société Kodak et le groupe Champion et renvoyé les parties devant la cour d'appel de Grenoble. Par un arrêt du 8 juin 2023, la cour d'appel de Grenoble a ordonné la transmission au tribunal administratif de Dijon d'une question préjudicielle, dont dépend la solution du litige, afin que le tribunal se prononce sur la légalité de la décision du 21 mars 2006 de l'inspectrice du travail autorisant le transfert du contrat de travail de Mme C la société Kodak Industrie, aux droits de laquelle vient la société Kodak, à la société Chalon Photochimie, " s'agissant en particulier de la réalité ou non du transfert d'une entité économique autonome ". Ce faisant, et eu égard aux motifs de cet arrêt, la cour d'appel de Grenoble doit être regardée comme demandant au tribunal de se prononcer sur la légalité de la décision de l'inspectrice du travail du 21 mars 2006 ayant autorisé le transfert du contrat de travail de Mme C et de statuer sur les moyens tirés, d'une part, de ce que l'inspectrice du travail n'a pas épuisé l'étendue de sa compétence en ne vérifiant pas l'existence d'une entité économique autonome et d'autre part, de ce que le transfert ne portait pas sur une telle entité économique autonome.

Sur la recevabilité :

3. Il n'appartient pas au juge administratif, saisi d'une question préjudicielle en appréciation de légalité, de statuer sur la recevabilité de l'exception d'illégalité qui se trouve à l'origine du renvoi ni sur le caractère définitif et créateur de droit de la décision administrative en litige. Par suite, les conclusions de la SAS Kodak tendant à ce qu'il soit déclaré que la décision du 21 mars 2006 de l'inspectrice du travail ayant autorisé le transfert du contrat de Mme C est définitive et que la demande de la salariée est irrecevable doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur la question préjudicielle :

4. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 122-2 du code du travail, applicable à la date d'édiction de la décision litigieuse, désormais repris en substance à l'article L. 1224-1 de ce code : " S'il survient une modification dans la situation juridique de l'employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l'entreprise. ". Aux termes du cinquième alinéa de l'article L. 436-1 de code, dans sa version applicable au présent litige, désormais repris en substance à l'article L. 2421-9 de ce code : " Lorsqu'un membre du comité d'entreprise ou un représentant syndical au comité d'entreprise est compris dans un transfert partiel d'entreprise ou d'établissement, par application du deuxième alinéa de l'article L. 122-12, le transfert de ce salarié doit être soumis à l'autorisation préalable de l'inspecteur du travail qui s'assure que le salarié ne fait pas l'objet d'une mesure discriminatoire. Si l'autorisation de transfert est refusée, l'employeur doit proposer au salarié un emploi similaire assorti d'une rémunération équivalente dans un autre établissement ou une autre partie de l'entreprise. ". Enfin, aux termes de l'article R. 436-4 de ce code, dans sa version applicable au présent litige, lui-même rendu applicable par renvoi de l'article R. 436-9, et désormais repris en substance aux articles R. 2421-11 et R. 2421-12 dudit code : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat. / () La décision de l'inspecteur est motivée. ".

5. En premier lieu, lorsqu'elle est saisie d'une demande d'autorisation du transfert du contrat de travail d'un salarié protégé présentée en application des articles L. 122-2 et L. 436-1 du code du travail, il appartient à l'autorité administrative, tout d'abord, de vérifier que l'article L. 122-2 du code du travail est applicable au transfert partiel d'entreprise ou d'établissement en cause, ce qui suppose qu'il concerne une entité économique autonome.

6. En soutenant que " la motivation de la décision du 21 mars 2006 ne fait pas mention du contrôle des dispositions de l'article L. 122-12 du code du travail ", Mme C, eu égard aux développements contenus dans ses écritures au soutien de ce moyen, qui ne portent nullement sur un éventuel vice de légalité externe, doit être regardée comme ayant entendu reprocher à l'inspectrice du travail d'avoir méconnu l'étendue de sa compétence, en ne contrôlant pas l'existence d'une entité économique autonome et, ce faisant, d'avoir commis une erreur de droit.

7. En l'espèce, après avoir constaté que la demande d'autorisation qui lui était soumise, présentée par la SAS Kodak Industrie, était fondée sur le deuxième alinéa de l'article L. 122-12 du code du travail, dans le contexte de la cession par cette société à la SAS Chalon Photochimie de son activité dite de " flux photochimie ", l'inspectrice du travail a entendu constater que cette cession constituait un transfert partiel d'entreprise. Alors qu'une enquête, en date du 28 février 2006, a été réalisée par cette inspectrice du travail, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que celle-ci n'aurait pas effectivement recherché si le transfert partiel d'entreprise concernait une entité économique autonome, et si les dispositions précitées de l'article L. 122-12 du code du travail s'appliquaient à ce transfert. En particulier, l'Unedic et Mme C ne sauraient déduire de la seule motivation de la décision d'autorisation du 21 mars 2006, pour concise qu'elle soit, que l'inspectrice du travail n'aurait pas procédé à un tel contrôle ou qu'elle se serait limitée à contrôler l'absence de mesure discriminatoire au sens de l'article L. 436-1 du code du travail. Par suite, le moyen tiré de ce que l'inspectrice du travail aurait méconnu l'étendue de sa compétence et aurait, ce faisant, commis une erreur de droit, doit être écarté.

8. En second lieu, les dispositions précitées du second alinéa de l'article L. 122-12 du code du travail trouvent à s'appliquer en cas de transfert par un employeur à un autre employeur d'une entité économique autonome. Constitue une entité économique autonome un ensemble organisé de personnes et d'éléments corporels et incorporels permettant l'exercice d'une activité qui poursuit un objectif propre, conservant son identité, et dont l'activité est poursuivie par le nouvel employeur.

9. Il ressort des pièces du dossier que, dans un contexte mondial de développement de la photographie numérique et de réduction corrélative du marché de la photographie argentique, dans le cadre de la restructuration du groupe Eastman Kodak SA et dans le but de maintenir une activité de production photochimique sur le site de Chalon-sur-Saône de la SAS Kodak Industrie, cette dernière s'est rapprochée en début d'année 2006 du groupe canadien Champion, intervenant également dans ce secteur de la fabrication de produits photochimiques. Trois contrats ont été simultanément signés le 10 février 2006 par différentes sociétés appartenant aux deux groupes, matérialisant la cession de l'activité dite de " flux photochimie " de la SAS Kodak Industrie à la SAS Chalon Photochimie, créée à cet effet, et les accords commerciaux liés : un contrat de cession d'actifs entre la SAS Kodak Industrie et la SAS Chalon Photochimie, un contrat de fourniture photochimique entre la société de droit espagnol Droqsacolor Chemicals SL, appartenant au groupe Champion, et la société Eastman Kodak et un contrat de sous-traitance photochimique entre cette même société de droit espagnol et la SAS Chalon Photochimie. Par le premier de ces contrats, la SAS Kodak Industrie a cédé à la SAS Chalon Photochimie les immobilisations corporelles de production et pièces détachées, les matières premières et produits en cours de fabrication, relatifs à l'activité de fabrication de produits photochimiques, a promis de lui céder les actifs immobiliers relatifs à cette même activité, lui a transféré le personnel qui était affecté à cette dernière et lui a accordé une licence non-exclusive afférente à la production photochimique. Par le deuxième contrat précité, la SA Eastman Kodak s'engage à acquérir, pour une durée de trois ans, auprès de la société de droit espagnol Droqsacolor Chemicals SL un volume d'achats de produits photochimiques fabriqués par la SAS Chalon Photochimie, sous-traitant de la société espagnole, suffisant pour permettre la viabilité de la SAS. Par le troisième de ces contrats, la société de droit espagnol précitée sous-traite à la SAS Chalon Photochimie la fabrication des produits photochimiques qui constituent l'objet du deuxième contrat précité.

10. D'une part, s'il ressort des pièces du dossier que la SAS Kodak Industrie peut être regardée comme ayant effectivement cédé les éléments corporels nécessaires à la réalisation de l'activité de fabrication de produits photochimiques, il ressort néanmoins des pièces du dossier que, parmi les cent quatre employés transférés, cent trois étaient affectés à la fabrication elle-même et la dernière occupait un emploi de secrétaire, de sorte qu'aucun des employés transférés, à l'exception de cette dernière, n'exerçait des fonctions de développement commercial ou de gestion. Il ressort également des termes mêmes du contrat de cession d'actifs, que, pour tout élément incorporel, la SAS Kodak Industrie a accordé à l'acquéreur une licence non exclusive afin de fabriquer, vendre et distribuer les produits photochimiques, tout en conservant tous les droits et les éléments de propriété intellectuelle afférents à la production photochimique et en interdisant à l'acquéreur d'utiliser logos, marques et noms commerciaux du vendeur, et sans transférer aucun des clients du groupe Kodak, de sorte que la SAS Chalon Photochimie ne disposait, au titre de l'ensemble des trois contrats précités, qu'un seul client, le groupe Kodak, par l'intermédiaire de la société de droit espagnol Droqsacolor Chemicals SL, et non d'une clientèle propre, reproduisant, ce faisant, l'organisation qui était celle de la SAS Kodak Industrie au sein du groupe Kodak. Il en résulte qu'à l'exception de la licence non-exclusive, la SAS Kodak Industrie n'a pas transféré à la SAS Chalon Photochimie les actifs incorporels et le personnel permettant la poursuite de l'activité en toute autonomie.

11. D'autre part, il ressort encore des pièces du dossier, et notamment des termes mêmes des trois contrats précités, que le contrat de cession d'actifs interdit à la société Chalon Photochimie de démarcher les clients de Kodak en vue de leur fournir des produits photochimiques susceptibles de remplacer les produits fabriqués pour le groupe Kodak, pendant une durée de cinq années, soit deux années de plus que la durée initiale des contrats de fourniture et de sous-traitance. En outre, cette interdiction est étendue par ce même contrat de cession d'actifs aux clients non courants du groupe Champion. Le contrat de fourniture interdit parallèlement à la société de droit espagnol Droqsacolor Chemicals SL, pendant la durée du contrat et pendant l'année qui suit, d'utiliser " son exploitation de l'activité de production photochimique " afin notamment de prospecter, commercialiser, vendre ou distribuer tous produits photochimiques de Kodak ou d'elle-même à quelque clientèle que ce soit. Enfin, le contrat de sous-traitance qui transfère à la SAS Chalon Photochimie la plupart des obligations prises par la société de droit espagnol, prévoit notamment que la SAS Chalon Photochimie " vendra exclusivement les produits photochimiques " fabriqués pour Kodak à la société de droit espagnol. Il résulte ainsi de l'économie de ces dispositions que la SAS Chalon Photochimie est soumise à une double interdiction, celle de vendre, auprès de quelque autre client que ce soit, les produits photochimiques fabriqués pour le groupe Kodak, par l'intermédiaire de la société espagnole, et celle de vendre quelque produit photochimique que ce soit, susceptible d'être substitué à ceux qui leur sont vendus par Kodak, aux clients de ce groupe. Cette double interdiction de développement ne permet pas, en l'espèce, de considérer que l'ensemble d'éléments transférés permettait l'exercice d'une activité qui poursuit un objectif propre, conservant son identité, et dont l'activité est poursuivie par le nouvel employeur.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui vient d'être dit aux points 9 à 11 du présent jugement qu'en considérant que l'ensemble transféré par la SAS Kodak Industrie à la SAS Chalon Photochimie constituait une entité économique autonome, et par suite, que les dispositions de l'article L. 122-12 du code du travail étaient applicables, l'inspectrice du travail a entaché d'illégalité sa décision d'autorisation du 21 mars 2006.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de déclarer que la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie est entachée d'illégalité.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce et sans qu'il soit besoin de statuer sur leur recevabilité, de faire droit aux conclusions de l'association Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce présentées sur ce fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Il est déclaré que la décision du 21 mars 2006, par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le transfert du contrat de travail de Mme A C la société Kodak Industrie à la société Chalon Photochimie est entachée d'illégalité.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à l'association Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce, à la société par actions simplifiée Kodak, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, à la société civile professionnelle B.T.S.G., liquidateur de la société par actions simplifiée Chalon Photochimie et à la société Champion Chemtech Limited.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Bourgogne-Franche-Comté et à la cour d'appel de Grenoble.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

M. Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le rapporteur,

I. Hugez

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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