mardi 10 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2303182 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | CH 2 JU |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2023, M. A B, représenté par la société civile professionnelle Themis Avocats et Associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation indemnitaire préalable, eux-mêmes capitalisés ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les services pénitentiaires ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ; il a subi, sans aucun motif, une fouille à nu le 20 mai 2023 à l'issue d'un parloir de famille, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues ; la décision de fouille mentionne uniquement, sans autre forme de précision, qu'il est soupçonné d'avoir sur lui des objets ou produits illicites, sans indiquer sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés ; l'administration ne justifie pas qu'il ne pouvait être exonéré de la fouille intégrale au retour du parloir au regard de son comportement, de ses fréquentations ou des risques pour la sécurité qu'il faisait peser ; le seul motif de son incarcération n'est pas de nature à justifier de telles humiliations ; la décision de fouille à nu n'expose à aucun moment quels éléments justifiaient la pratique d'une telle fouille ; les services pénitentiaires ont méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions des articles L. 6, L. 225-1, L. 225-2, L. 225-3, R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire ; il est matériellement impossible pour un détenu de cacher un objet pendant un parloir sans être vu des surveillants ; la mise en place de plexiglas aux parloirs dans l'ensemble des établissements pénitentiaires, empêchant les détenus d'avoir tout contact physique avec leur visiteur, rend totalement injustifiée la pratique des fouilles à nu dont le seul objet est d'humilier le détenu ; l'atteinte à la dignité de la personne détenue est caractérisée par la pratique d'une fouille à nu qui s'avère aussi inutile qu'inhumaine dès lors qu'elle implique l'inspection des parties génitales et du rectum du détenu ;
- il a subi un préjudice ;
- il a formé une réclamation indemnitaire préalable le 26 juin 2023.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués par M. B ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon du 23 octobre 2023.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Cherief, conseiller, pour statuer sur les litiges relevant de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Hamza Cherief,
- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, incarcéré au centre de détention de Joux-la-Ville entre le 12 janvier 2021 et le 16 août 2023, a subi une fouille intégrale le 20 mai 2023, à l'issue d'un parloir famille. Le 26 juin 2023, l'intéressé a présenté une demande indemnitaire tendant à la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de la faute commise par l'administration pénitentiaire du centre de détention de Joux-la-Ville dans la mise en œuvre du régime des fouilles. Sa demande a fait l'objet d'une décision explicite de refus le 10 octobre 2023. M. B demande la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 100 euros au titre du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de la faute commise par l'administration pénitentiaire.
Sur les conclusions à fin de condamnation :
2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la commission de nouvelles infractions et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap, de l'identité de genre et de la personnalité de chaque personne détenue ". Aux termes de l'article L. 225-1 du même code : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement pénitentiaire sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement.
/ Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef de l'établissement pénitentiaire doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue ". Aux termes de l'article L. 225-2 du même code : " Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement pénitentiaire peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire ". Aux termes de l'article R. 225-1 du même code : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes détenues intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement ". Enfin, selon l'article R. 225-2 de ce code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement pénitentiaire. ".
3. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient en principe revêtir un caractère systématique - sauf dans les cas et selon les modalités précisément définis par le dernier alinéa de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire - et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent ainsi normalement un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient dès lors à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
4. Par une décision du 19 mai 2023, le directeur du centre de détention de Joux-la-Ville a décidé de procéder à des fouilles intégrales, notamment sur la personne de M. B, à l'issue des parloirs du 20 mai 2023 à 14 heures 00 et du 21 mai 2023 à 8 heures 30 et à 14 heures 30, en application des dispositions de l'article L. 225-2 du code pénitentiaire. Le requérant produit, à l'appui de sa requête, une liste non-individualisée de réalisation de fouilles intégrales suite aux parloirs famille des 20 et 21 mai 2023 qui comporte son nom. M. B est donc fondé à soutenir qu'il a subi une fouille intégrale le 20 mai 2023.
5. Il résulte de l'instruction que la décision de fouille non-individualisée du 19 mai 2023, qui a concerné quarante-cinq détenus hommes et femmes majeurs, était fondée sur les dispositions précitées de l'article L. 225-2 du code pénitentiaire et motivée par des suspicions de trafic de produits et d'objets illicites en détention, par la sensibilité du secteur " parloirs familles " pour l'introduction et le trafic de produits ou d'objets illicites, par les découvertes réalisées dans cette zone, s'agissant notamment de grosses quantités de stupéfiants et, enfin, par les conséquences de l'introduction de produits illicites en détention sur la santé, les efforts de réinsertion et la sécurité des détenus et de l'établissement. Il résulte, à cet égard, de l'instruction que, le 1er juillet 2022, trois téléphones portables, trois cordons USB et 9,24 grammes de résine de cannabis ont été découvert à la suite de projections en zone neutre et que, sur une période comprise entre les mois de juillet 2022 et d'avril 2023, dix-sept téléphones portables, onze cartes SIM, près de quatorze grammes de substances illicites, de l'argent liquide, une clé USB, une télécommande, un briquet et une arme artisanale ont été découverts, à la suite de fouilles individuelles ou de projections retrouvées en zone de promenade par les surveillants pénitentiaires. Eu égard au motif de la décision attaquée, M. B, qui ne conteste pas sérieusement ces faits, ne peut utilement faire valoir que son comportement en détention ne pose pas de problème, que ses fréquentations sont connues ou que les soupçons, qui pèsent sur lui, de détention d'objets interdits, ne sont étayés par aucun élément, dès lors que les dispositions précitées de l'article L. 225-2 du code pénitentiaire précisent que les fouilles sont réalisées indépendamment de la personnalité du détenu. En outre, l'exécution de la fouille subie par M. B le 20 mai 2023 apparaît, dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère subsidiaire des fouilles intégrales, nécessaire et proportionnée, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes, compte tenu de la difficulté pour l'administration de contrôler, notamment, l'entrée de stupéfiants en détention.
6. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire, lors la fouille du 20 mai 2023, auraient eu un comportement particulier visant à humilier M. B ou auraient procédé à cette fouille dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine.
7. Il résulte de ce qui précède que l'administration pénitentiaire, en décidant d'avoir recours à des fouilles intégrales non-individualisées, dont une a visé M. B, n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la société civile professionnelle Themis Avocats et Associés ainsi qu'au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.
Le magistrat désigné
H. CheriefLa greffière
L. Curot
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
Le greffier
lc
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