Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 11 septembre, 6 et 23 octobre 2025, Mme B... F..., représentée par Me Néraud, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’ordonner une expertise, sur le fondement de l’article R. 532-1 du code de justice administrative, en vue de déterminer son aptitude professionnelle et les séquelles de ses accidents de service, survenus au centre hospitalier de Semur-en-Auxois à l’occasion de l’exercice de ses fonctions d’aide-soignante ;
2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Semur-en-Auxois une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme F... soutient que :
- elle exerce les fonctions d’aide-soignante au centre hospitalier de Semur-en-Auxois depuis 2016, en qualité de contractuelle en CDD, puis en CDI à compter du 3 mai 2022 ;
- le 10 septembre 2018, elle a été victime des coups d’une résidente au niveau des cervicales et à l’épaule gauche, premier accident de travail qui a nécessité la réalisation d’une acromioplastie, le 20 novembre 2019 ;
- la qualité de travailleur handicapé lui a été accordée le 21 janvier 2021 ;
- malgré les restrictions liées à son handicap, elle a été contrainte d’effectuer son travail avec des amplitudes de douze heures ;
- le 18 août 2022, elle a été victime d’un second accident, également reconnu imputable au service, en tentant d’éviter la chute d’un patient obèse, qui a nécessité une intervention chirurgicale au niveau de l’épaule, réalisée le 27 février 2024 ;
- son état de santé, marqué par des pathologies aux deux épaules et des discopathies l’ont rendue inapte à ses fonctions ;
- elle a suivi une formation de secrétaire assistante médico-sociale en vue de sa reconversion professionnelle ;
- un poste de standardiste lui a été attribué, sans pour autant lui fournir le casque, la souris et le fauteuil ergonomiques préconisés ;
- elle a de nouveau ressenti de vives douleurs la contraignant à solliciter des arrêts de travail, malgré les séances de kinésithérapie prescrites ;
- le 1er avril 2025, elle a été licenciée pour inaptitude physique, à la suite des avis rendus par le docteur D... E... le 16 juin 2024 et par la CAP le 29 novembre 2024 ;
- elle est actuellement toujours soignée pour ses pathologies aux épaules, ses discopathies ainsi que pour une péricardite et un syndrome dépressif réactionnel à son parcours professionnel ;
- la perception d’une rente d’invalidité ne lui interdit pas d’obtenir l’indemnisation de ses autres préjudices ;
- une expertise judiciaire est nécessaire avant toute demande indemnitaire afin de déterminer son aptitude professionnelle et les séquelles de ses accidents de service.
- les moyens reposant sur le type de régime de responsabilité susceptible d’être invoqué au fond sont inopérants et, en tout état de cause, l’accident du 18 août 2022 révèle une faute inexcusable de l’administration résultant de l’absence de mise à disposition d’équipements de manutention ;
Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er et 18 octobre 2025, le centre hospitalier de Semur-en-Auxois, représenté par Me Renouard, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :
1°) à titre principal, de rejeter la demande d’expertise ;
2°) à titre subsidiaire, de compléter la mission dévolue à l’expert ;
3°) de mettre à la charge de la requérante une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le centre hospitalier de Semur-en-Auxois soutient que :
- l’expertise est inutile sur l’appréciation de l’aptitude, Mme F... ayant déjà été déclarée inapte aux fonctions d’aide-soignante par deux médecins experts, le docteur G..., le 10 juin 2023, et le docteur E..., le 16 juin 2024, état confirmé par son médecin traitant, la MDPH et les services de la médecine du travail ;
- il n’existe aucune perspective contentieuse, dans la mesure où Mme F... n’a pas contesté son licenciement dans les délais impartis et où la juridiction administrative n’est pas compétente pour juger de l’action en réparation à la suite d’un accident du travail non fautif d’un agent contractuel, affilié au régime général de la sécurité sociale ;
- Mme F... ne peut se prévaloir d’un préjudice psychologique dans la mesure où elle s’est elle-même prévalue de son inaptitude et a refusé le reclassement proposé, en outre, elle n’apporte aucun élément quant à la réalité de ses préjudices et n’a, en tout état de cause, pas la qualité de fonctionnaire pour fonder son action sur la jurisprudence Moya-Caville ;
Vu :
- les pièces de procédure établissant que la requête a été notifiée aux personnes mises en cause ;
- les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative ;
La présidente du tribunal a désigné M. Boissy, vice-président, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d’expertise :
1. Aux termes de l’article R. 532-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction (…) ».
2. Les faits relatés par Mme F... sont de nature à justifier la mesure d’instruction demandée. En conséquence, il y a lieu d’ordonner une expertise contradictoire aux fins et conditions définies dans le dispositif de la présente ordonnance, sans référence à une quelconque nomenclature et notamment à la nomenclature Dintilhac.
Sur les conclusions tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
3. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge des parties une quelconque somme au titre des frais qui auraient été exposés à l’occasion de la présente instance et qui ne sont pas compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : Il est ordonné une expertise contradictoire en présence de Mme F..., de la caisse primaire d’assurance maladie de la Côte-d’Or et du centre hospitalier de Semur-en-Auxois.
Article 2 : M. A... C..., chirurgien orthopédiste, demeurant 9 Bis Rue Commaux à Courcelles-les-Semur (21140), est désigné comme expert avec pour mission de :
1°) prendre connaissance de l’état de santé passé et actuel de Mme F..., de son entier dossier médical, incluant les examens, soins et interventions subis, en particulier depuis ses accidents de service ; procéder à son examen clinique le cas échéant, décrire les affections dont elle est atteinte en précisant leur date d’apparition, leur évolution, leur gravité, leur caractère invalidant, leurs séquelles et leurs éventuelles récidives, indiquer la date de consolidation de chacune de ses pathologies ;
2°) dire si les pathologies dont souffre Mme F... résultent de ses accidents de service, en particulier de celui survenu le 18 août 2022 ; s’il existe une aggravation son état de santé depuis l’accident du 18 août 2022, entre la date de cet accident et celle de son licenciement et depuis son licenciement et déterminer leur incidence sur son aptitude à ses fonctions d’aide-soignante et à toutes fonctions ;
3°) déterminer l’ensemble des préjudices patrimoniaux subis par Mme F..., qu’ils soient temporaires, incluant les dépenses de santé actuelles, les pertes de gains professionnels actuels et les frais divers, ou permanents à la suite de la fixation de la date de consolidation, incluant les dépenses de santé futures, les pertes de gains professionnels futurs, l’incidence professionnelle, les frais d’adaptation du logement et/ ou du véhicule à sa pathologie, l’assistance éventuelle par un tiers et les frais divers futurs ;
4°) déterminer l’ensemble des préjudices extra patrimoniaux subis par Mme F..., qu’ils soient temporaires, incluant le déficit fonctionnel temporaire, les souffrances endurées et le préjudice esthétique temporaire, ou permanents à la suite de la fixation de la date de consolidation, incluant le déficit fonctionnel permanent, le préjudice esthétique permanent, le préjudice d’agrément et les autres préjudices éventuels, ainsi que les conditions de reprise de ses activités professionnelles ou habituelles par Mme F... ;
5°) d’une façon générale, recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles de nature à éclairer le tribunal dans son appréciation des préjudices subis par Mme F....
Article 3 : L’expert disposera des pouvoirs d’investigation les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, s’entourer de tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l’accomplissement de sa mission et à éclairer le tribunal administratif.
Il pourra obtenir de toute partie et de tout tiers à l’instance, sans délai, sans que le secret médical lui soit opposable et sans être soumis, ni aux formalités prévues par l’article L. 1111-7 du code de la santé publique, ni à aucune autre formalité, la consultation ou la communication de tous documents qu’il estimera nécessaires à l’accomplissement de sa mission.
En cas de carence des parties, il en informera la présidente du tribunal qui, après avoir provoqué les observations écrites de la partie récalcitrante, pourra ordonner la production des documents, s’il y a lieu sous astreinte, autoriser l’expert à passer outre ou l’autoriser à déposer son rapport en l’état, le tribunal tirant les conséquences du défaut de communication des documents à l’expert.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l’expert prêtera serment dans les formes prévues à l’article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L’expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l’autorisation préalable de la présidente du tribunal administratif.
Article 6 : L’expert avertira les parties des jours et heures auxquels il sera procédé à l’expertise conformément aux dispositions de l’article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 7 : Si les parties parviennent à un accord privant la mission d'expertise de son objet, le rapport de l’expert se bornera, après avoir indiqué les diligences qu'il a effectuées, à rendre compte de cet accord, en joignant tout document utile attestant de sa réalité et en précisant s'il a réglé le montant et l'attribution de la charge des frais d'expertise. Faute pour les parties d'avoir entièrement réglé la question de la charge des frais d'expertise, il sera procédé à la taxation de ces frais dans les conditions prévues par l'article R. 621-11 et à l'attribution de leur charge par application de l’article R. 621-13.
Article 8 : L’expert adressera aux parties un pré-rapport permettant la production de tout dire avant de déposer son rapport définitif au greffe du tribunal.
Il déposera son rapport au greffe en deux exemplaires, dont un sous format numérique via l’application Transfertpro : https://send.transfertpro.com/ en sélectionnant comme destinataire le mail : expertises.ta-dijon@juradm.fr et l’autre sous format papier, dans un délai de six mois à compter de la notification de la présente ordonnance.
Des copies seront notifiées par l’expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s’opérer sous forme électronique. L’expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 9 : Les frais et honoraires de l’expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l’ordonnance par laquelle la présidente du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 10 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 11 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B... F..., à la caisse primaire d’assurance maladie de la Côte-d’Or, au centre hospitalier de Semur-en-Auxois et à M. A... C..., expert.
Fait à Dijon le 25 février 2026.
Le juge des référés,
L. Boissy
La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d’Or, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.