Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 27 septembre 2022, l’entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée (EURL) Chef&Co, représentée par Me Roumagnac, doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 1er août 2022 par laquelle le directeur général des finances publiques a refusé de lui attribuer l’aide visant à compenser les coûts fixes non couverts des entreprises dont l’activité est particulièrement affectée par l’épidémie de covid-19 au titre du mois de février 2022 ;
2°) d’annuler la décision du 19 octobre 2021 par laquelle le directeur général des finances publiques a refusé de lui attribuer l’aide du fonds de solidarité – volet 1 pour le mois de novembre 2020 ;
3°) d’enjoindre au directeur général des finances de lui verser 6 115 euros au titre de l’aide sollicitée pour le mois de février 2022 ;
4°) d’enjoindre à l’Etat de lui verser la somme de 10 000 euros au titre de l’aide sollicitée pour le mois de novembre 2020 ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l’administration fiscale a méconnu les dispositions du décret du 2 février 2022 instituant une aide dite « coûts fixes consolidation » modifié par le décret du 2 mai 2022, dès lors que l’attestation de son expert-comptable du 27 juillet et 30 juillet 2022, qui mentionne le nom et le numéro SIRET de celui-ci est recevable ;
- l’administration fiscale a commis une erreur de droit dès lors qu’elle a déposé sa demande d’aide avant le 15 juin 2022, sans que ne lui soit opposable le fait que l’attestation ait été transmise après cette date ; elle n’a pas eu connaissances dans les délais impartis des demandes d’information complémentaire ;
- l’administration ne saurait opposer qu’aucun versement n’est possible depuis le 30 juin 2022 ; la commission européenne a en effet prolongé jusqu’au 30 juin 2023, la possibilité de convertir certains instruments remboursables telles que les subventions directes ;
- elle remplit les conditions de fond fixées par le décret n°2022-111 du 2 février 2022 pour être bénéficiaire de l’aide « coûts fixes – consolidation » ; elle a connu une perte de chiffre d’affaires sur le mois de février 2022 de 12 176 euros, soit d’au moins 50 % ;
- elle remplit les conditions pour recevoir l’aide fonds de solidarité pour le mois de novembre 2020 pour un montant de 10 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2023, l’administratrice générale des finances publiques, chargée de la direction des grandes entreprises conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les conclusions tendant à l’annulation de la décision par laquelle l’administration a refusé d’accorder à l’entreprise l’aide fonds de solidarité au titre du mois de novembre 2020 sont tardives ;
- les moyens soulevés par l’EURL Chef&Co ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 8 novembre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 9 décembre 2024.
Par courrier du 19 janvier 2026, une demande de pièces a été adressée aux parties en application de l’article R. 613-1-1 du code de justice administrative.
L’EURL Chef&Co a produit des pièces le 21 janvier 2026 qui ont été communiquées.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- l’ordonnance n° 2005-1516 du 8 décembre 2005
- l’ordonnance n° 2020-317 du 25 mars 2020 ;
- le décret n° 2022-111 du 2 février 2022 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Mérard,
- et les conclusions de Mme Douteaud, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
L’entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée (EURL) Chef&Co, qui exerce une activité de traiteur, a sollicité, au titre du mois de février 2022, l’aide dite « coûts fixes consolidation », instituée en vue de compenser les charges fixes non couvertes des entreprises dont l’activité est particulièrement affectée par l’épidémie de covid-19. Par une décision du 24 juin 2022, la direction générale des finances publiques a rejeté sa demande. Le recours gracieux, formé par la société le 30 juillet 2022, a fait l’objet d’une décision de rejet du 1er août 2022. Par ailleurs, par une décision du 19 octobre 2021, l’administration a rejeté la demande d’aide de l’EURL Chef&Co au titre du fonds de solidarité pour le mois de novembre 2020. L’EURL Chef&Co demande au tribunal d’annuler ces décisions et le versement de ces aides.
Sur l’étendue du litige :
Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le seul rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant aussi dirigées contre la décision administrative initiale.
L’EURL Chef&Co a formé, dans le délai de recours contentieux, un recours gracieux à l’encontre de la décision du 24 juin 2022 refusant de lui accorder l’aide coût fixe consolidation pour le mois de février 2022, et demande l’annulation de la décision rejetant ce recours gracieux. En application de ce qui a été dit au point précédent, les conclusions de sa requête doivent être regardées comme sollicitant non seulement l’annulation de la décision prise sur recours gracieux, mais également l’annulation de la décision initiale du 24 juin 2022.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Les recours relatifs à une subvention, qu'ils aient en particulier pour objet la décision même de l'octroyer, quelle qu'en soit la forme, les conditions mises à son octroi par cette décision ou par une convention, ou encore les décisions de la personne publique auxquelles elle est susceptible de donner lieu, notamment les décisions par lesquelles la personne publique modifie le montant ou les conditions d'octroi de la subvention, cesse de la verser ou demande le remboursement des sommes déjà versées, ne peuvent être portés que devant le juge de l'excès de pouvoir, par le bénéficiaire de la subvention.
Aux termes de l’article 1er de l’ordonnance du 25 mars 2020 portant création d'un fonds de solidarité à destination des entreprises particulièrement touchées par les conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l'épidémie de covid-19 et des mesures prises pour limiter cette propagation : « Il est institué, jusqu'au 16 février 2021, un fonds de solidarité ayant pour objet le versement d'aides financières aux personnes physiques et morales de droit privé exerçant une activité économique particulièrement touchées par les conséquences économiques, financières et sociales de la propagation du covid-19 et des mesures prises pour en limiter la propagation (…). ». Aux termes du 1er alinéa de l’article 3 de la même ordonnance : « Un décret fixe le champ d'application du dispositif, les conditions d'éligibilité et d'attribution des aides, leur montant ainsi que les conditions de fonctionnement et de gestion du fonds. ».
En ce qui concerne la décision du 19 octobre 2021 :
Il résulte de l’instruction que l’administration a refusé d’attribuer à la SARL Chef&Co l’aide du fonds de solidarité du mois de novembre 2020 au motif que la société n’a pas déposé avant le 31 janvier 2021 de demande sur le téléservice fonds de solidarité. En se bornant à soutenir qu’elle remplissait tous les critères d’éligibilité, la société requérante n’apporte aucun élément de nature à établir l’illégalité du motif qui lui a ainsi été opposé.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d’annulation et d’injonction dirigées contre la décision du 19 octobre 2021 doivent être rejetées.
En ce qui concerne les décisions du 24 juin 2022 et 1er août 2022 :
D’une part, aux termes de l’article 1er du décret n°2022-111 instituant une aide dite « coûts fixes consolidation » visant à compenser les charges fixes non couvertes des entreprises dont l'activité est particulièrement affectée par l'épidémie de covid-19 dans sa rédaction issue du décret 2022-768 du 2 mai 2022 susvisé : « (…) I bis. - Les entreprises mentionnées à l'article 1er du décret du 30 mars 2020 susvisé, à l'exception de celles mentionnées aux 5° et 5° bis, peuvent bénéficier, au cours de la période mensuelle éligible comprise entre le 1er février 2022 et le 28 février 2022, d'une aide destinée à compenser leurs coûts fixes non couverts par les contributions aux bénéfices (…). ». Aux termes de l’article 4 du même décret : « (…) I bis. - La demande au titre de la période mensuelle éligible comprise entre le 1er février 2022 et le 28 février 2022 est déposée, par voie dématérialisée, avant le 15 juin 2022. / II. - La demande est accompagnée des justificatifs suivants : 1° Une déclaration sur l'honneur attestant que l'entreprise remplit les conditions prévues par le présent décret et l'exactitude des informations déclarées ; un modèle de déclaration sur l'honneur est disponible sur le site www.impots.gouv.fr ; 2° Une attestation d'un expert-comptable, tiers de confiance. (…). L'attestation mentionne pour chaque mois éligible au titre duquel l'aide est demandée : - l'excédent brut d'exploitation coûts fixes consolidation ; le chiffre d'affaires ; - le chiffre d'affaires de référence mentionné à l'article 3. L'attestation mentionne également le numéro professionnel de l'expert-comptable. Cette attestation est conforme au modèle établi par la direction générale des finances publiques et est disponible sur le site www.impots.gouv.fr. (…). 3° Le calcul de l'excédent brut d'exploitation coûts fixes consolidation, tel que détaillé à l'annexe du présent décret et établi conformément au formulaire mis à disposition par la direction générale des finances publiques sur le site www.impots.gouv.fr ;4° La balance générale pour chaque mois éligible et chaque mois de référence correspondant ;(...). ». Enfin, aux termes d’une communication de la commission européenne n° 2021/C 473/01 du 18 novembre 2021 publiée au journal officiel de l’Union européenne le 24 novembre 2011, la date limite d’octroi des aides liées à la pandémie de Covid-19 a été fixée au 30 juin 2022.
D’autre part, aux termes du II de l’article 1er de l’ordonnance du 8 décembre 2005 relative aux échanges électroniques entre les usagers et les autorités administratives et entre les autorités administratives : « Sont considérés, au sens de la présente ordonnance : / (…) 4° Comme téléservice, tout système d’information permettant aux usagers de procéder par voie électronique à des démarches ou formalités administratives ». Aux termes de l’article L. 112-9 du code des relations entre le public et l’administration : « (…) Lorsqu’elle a mis en place un téléservice réservé à l’accomplissement de certaines démarches administratives, une administration n’est régulièrement saisie par voie électronique que par l’usage de ce téléservice. (…) ». Aux termes de l’article R. 112-9-2 du même code : « L'administration informe le public des téléservices qu'elle met en place afin que le droit pour celui-ci de saisir l'administration par voie électronique puisse s'exercer. Cette information figure dans les modalités d'utilisation mentionnées au deuxième alinéa de l'article L. 112-9 et peut en outre être portée à la connaissance du public par tout moyen. / A défaut d'information sur le ou les téléservices, le public peut saisir l'administration par tout type d'envoi électronique. / Les téléservices peuvent prendre la forme d'une téléprocédure ou d'une procédure de saisine électronique, soit par formulaire de contact, soit par une adresse électronique destinée à recevoir les envois du public. ».
Pour rejeter la demande du 15 juin 2022 de la SARL Chef&Co sollicitant le versement de l’aide dite « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022, l’administration s’est fondée sur le caractère incomplet de la demande, la société n’ayant pas fourni l’attestation de l’expert-comptable avant le 24 juin 2022, malgré les deux invitations faites en ce sens, les 16 et 22 juin 2022.
Par une demande adressée le 15 juin 2022, l’EURL Chef&Co, a sollicité le bénéfice de l’aide dite « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022, enregistrée sous le n° 1130545733. La direction départementale des finances publiques qui en a accusé réception, a indiqué à la société qu’elle serait informée du traitement de sa demande par un message envoyé à son adresse électronique unchefdansvotrecuisine@yahoo.fr et qu’elle pouvait en suivre l’avancement en consultant sa messagerie sécurisée, disponible dans son espace particulier sur le site impots.gouv.fr. Par des messages déposés le 16 juin 2022 et le 22 juin 2022 sur l’espace particulier de la société requérante, le contrôleur des finances publiques lui a demandé de faire parvenir, avant le 24 juin 2022, l’attestation de l’expert-comptable. Enfin, par un nouveau message déposé sur l’espace particulier de l’entreprise le 24 juin 2022, confirmé le 1er août 2022, le contrôleur des finances publiques a informé l’EURL Chef&Co qu’en l’absence de réponse aux deux demandes qui lui ont été adressées, aucune suite favorable ne pouvait être donnée à sa demande. Compte tenu de l’ambiguïté de l’accusé de réception, précisant à l’EURL Chef&Co qu’elle serait informée du traitement de sa demande à l’adresse électronique unchefdansvotrecuisine@yahoo.fr et qu’elle pourrait suivre l’avancement de son traitement en consultant sa messagerie sécurisée disponible dans son espace particulier sur le site impots.gouv.fr, la société requérante n’a pas été mise à même de comprendre qu’elle devait impérativement consulter son espace particulier pour connaitre des demandes adressées par l’administration afin de compléter son dossier. Dans ces conditions, la décision du 24 juin 2022, confirmée le 1er août 2022, refusant d’octroyer à l’EURL Chef&Co l’aide « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022 au motif qu’elle n’a pas complété sa demande avant le 24 juin 2022, doit être annulée.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les décisions du 24 juin 2022 et du 1er août 2022 refusant à l’EURL Chef&Co le bénéfice de l’aide « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022 doivent être annulées.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ».
Eu égard au motif d’annulation des décisions retenu au point 7, le présent jugement implique seulement qu’il soit enjoint à l’administrateur général des finances publiques chargé de la direction des grandes entreprises de procéder, au réexamen de la demande d’aide déposée par l’EURL Chef&Co en vue de bénéficier de l’aide « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022, au vu des explications fournies par la société requérante relatives au calcul de son EBE « coûts fixes », des documents et données qu’elle a transmis dans le cadre de son recours gracieux et de la présente instance, dans un délai de deux mois à compter du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à l’EURL Chef&Co en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 24 juin 2022 par laquelle le directeur général des finances publiques a rejeté la demande de l’EURL Chef&Co tendant à bénéficier de l’aide dite « coûts fixes consolidation » au titre du mois de février 2022 est annulée, ensemble la décision du 1er août 2022 rejetant son recours gracieux.
Article 2 : Il est enjoint au directeur des grandes entreprises de procéder au réexamen de la demande de l’EURL Chef&Co tendant au bénéfice de l’aide dite coûts fixes consolidation pour le mois de février 2022 dans un délai de deux mois à compter du présent jugement, selon les modalités fixées au point 9 du présent jugement.
Article 3 : L’État versera à la société EURL Chef&Co la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à l'EURL Chef&Co et au directeur des grandes entreprises.
Délibéré après l'audience du 10 février 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Arquié, présidente,
M. Luc, premier conseiller,
Mme Mérard, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mars 2026.
La rapporteure,
Bénédicte Mérard
La présidente,
Céline Arquié
La greffière,
Stella Baltimore
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour exécution conforme :
La greffière en chef,