mercredi 22 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-1801498 |
| Type | Décision |
| Recours | Interprétation |
| Publication | D |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | SELARL ADDEN BORDEAUX |
Vu la procédure suivante :
I - Par une requête enregistrée le 13 avril 2018 sous le n° 1801498 et des mémoires enregistrés le 20 juin 2019, le 23 septembre 2019, le 25 novembre 2019 (non communiqué), le 23 mars 2020, le 27 mai 2020, le 17 janvier 2022 (non communiqué) et le 19 novembre 2022, la société Ranchère, représentée par Me Rousseau, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'établissement public Bordeaux Métropole à lui rembourser la somme de 512 696,59 euros correspondant au coût de la première tranche de réalisation d'une voie de desserte prévue par le permis de construire qui lui a été transféré le 7 août 2015, augmentée des intérêts au taux légal majorés de 5 points à compter du 2 mars 2016, avec capitalisation ;
2°) à défaut, d'ordonner une mesure d'expertise ;
3°) de mettre à la charge de Bordeaux Métropole une somme de 10 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la voie primaire en cause constitue un équipement public réalisé par la requérante ;
- les sommes exposées pour sa réalisation doivent lui être intégralement remboursées.
Par des mémoires en défense enregistrés le 31 janvier 2019, le 12 septembre 2019, le 9 octobre 2019, le 29 avril 2020, le 2 février 2022 et le 11 janvier 2023, ces deux derniers n'ayant pas été communiqués, Bordeaux Métropole, représenté par Me Givord, conclut, dans le dernier état de ses écritures, à la jonction des instances nos 1801498 et 2001501, au rejet de la requête et à ce que la somme de 7 000 euros soit mise à la charge de la société Ranchere au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Ranchère ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 16 janvier 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
II - Par une requête enregistrée le 23 mars 2020 sous le numéro 2001501 et des mémoires enregistrés le 2 novembre 2021, le 17 janvier 2022 (non communiqué), le 19 novembre 2022 et le 23 décembre 2022, la société Ranchère, représentée par Me Rousseau, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'établissement public Bordeaux Métropole et la commune de Martignas-sur-Jalle à lui rembourser la somme de 203 285,49 euros correspondant au coût de la réalisation de la seconde tranche d'une voie de desserte prévue par le permis de construire qui lui a été délivré le 27 octobre 2016, augmentée des intérêts au taux légal majorés de 5 points à compter du 25 novembre 2019, avec capitalisation ;
2°) à défaut, d'ordonner une mesure d'expertise ;
3°) de mettre à la charge de Bordeaux Métropole et de la commune de Martignas-sur-Jalle une somme de 10 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par des mémoires en défense enregistrés le 28 octobre 2020, le 26 janvier 2022 et le 9 janvier 2023, ces deux derniers n'ayant pas été communiqués, Bordeaux Métropole conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête et à la jonction des instances n° 1801498 et 2001501.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Ranchère ne sont pas fondés.
Par des mémoires en défense enregistrés le 1er juillet 2021, le 13 janvier 2022, le 27 janvier 2022, et le 22 décembre 2022, ces deux derniers n'ayant pas été communiqués, la commune de Martignas-sur-Jalle, représentée par Me Laveissiere, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Ranchère sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle demande sa mise hors de cause et soutient que les moyens soulevés par la société Ranchère ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 16 janvier 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la décision n° 438832 du Conseil d'Etat du 30 décembre 2021 ;
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. A,
- les conclusions de M. Vaquero, rapporteur public,
- les observations de Me Rousseau, représentant la société Ranchère,
- les observations de Me Pessey et de Mme B, représentants Bordeaux Métropole,
- et les observations de Me Laveissière, représentant la commune de Martignas-sur-Jalle.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 9 février 2015, le maire de la commune de Martignas-sur-Jalle a accordé à la société Les Hauts de Martignas le permis de construire qu'elle avait sollicité pour un ensemble de 80 logements répartis en dix maisons individuelles et plusieurs bâtiments collectifs sur un terrain situé avenue du colonel C. Par un arrêté du 7 août 2015, le maire a transféré ce permis de construire à la société Ranchère, propriétaire d'un ensemble foncier sur lequel se trouve le terrain d'assiette du projet. Par un arrêté du 27 octobre 2016, la société Ranchère a obtenu un second permis de construire portant sur la même parcelle. Estimant que la voie principale de circulation prévue par le premier permis délivré en 2015, qui ne dessert pas exclusivement les constructions du lotissement, forme une voirie structurante du réseau communal constitutive d'un équipement public et non un équipement propre, cette société a présenté le 30 novembre 2017 à de Bordeaux Métropole une demande de remboursement d'une somme de 640 870,73 euros correspondant au coût des travaux de réalisation de la première tranche de cette voie, qui a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Le 25 novembre 2019, la société Ranchère a également sollicité de Bordeaux Métropole, pour le même motif, le remboursement d'une somme de 223 340,70 euros correspondant au coût des travaux de réalisation de la seconde tranche de cette voie autorisée par le second permis de construire, qui a également donné lieu à une décision implicite de rejet. Dans le dernier état de ses écritures, la société Ranchère, par des requêtes enregistrées sous les n°s 1801498 et 2001501, demande la condamnation de Bordeaux Métropole et également, dans la seconde instance, de la commune de Martignas-sur-Jalle, à lui rembourser les sommes de 512 696,59 euros et de 203 285,49 euros correspondant respectivement aux dépenses engagées pour les deux phases de réalisation de la voie.
Sur la jonction :
2. Les requêtes n° 1801498 et n° 2001501 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne l'action en répétition de l'indu :
3. Aux termes de l'article L. 332-30 du code de l'urbanisme : " Les taxes et contributions de toute nature qui sont obtenues ou imposées en violation des dispositions des articles L. 311-4 et L. 332-6 sont réputées sans cause ; les sommes versées ou celles qui correspondent au coût de prestations fournies sont sujettes à répétition. L'action en répétition se prescrit par cinq ans à compter du dernier versement ou de l'obtention des prestations indûment exigées () / Les sommes à rembourser au titre des deux alinéas précédents portent intérêt au taux légal majoré de cinq points. ". Il résulte de ces dispositions que l'action en répétition de l'indu doit être exercée contre la personne bénéficiaire des contributions aux dépenses d'équipements publics imposées aux constructeurs sous la forme de participations financières ou de réalisation de travaux, qui peut notamment être l'autorité concédante d'un service public.
4. D'une part, aux termes de l'article L. 332-6 du code de l'urbanisme : " Les bénéficiaires d'autorisations de construire ne peuvent être tenus que des obligations suivantes : () 3° la réalisation des équipements propres mentionnés à l'article L. 332-15 () ". Aux termes de l'article L. 332-15 du même code : " L'autorité qui délivre l'autorisation de construire, d'aménager, ou de lotir exige, en tant que de besoin, du bénéficiaire de celle-ci la réalisation et le financement de tous travaux nécessaires à la viabilité et à l'équipement de la construction, du terrain aménagé ou du lotissement, notamment en ce qui concerne la voirie, l'alimentation en eau, gaz et électricité, les réseaux de télécommunication, l'évacuation et le traitement des eaux et matières usées, l'éclairage, les aires de stationnement, les espaces collectifs, les aires de jeux et les espaces plantés ". Il résulte de ces dispositions que seul peut être mis à la charge du bénéficiaire d'une autorisation d'urbanisme le coût des équipements propres à son projet. Dès lors que des équipements excèdent, par leurs caractéristiques et leurs dimensions, les seuls besoins constatés et simultanés d'un ou, le cas échéant, plusieurs projets de construction et ne peuvent, par suite, être regardés comme des équipements propres au sens de l'article L. 332-15 précité, leur coût ne peut être, même pour partie, supporté par le titulaire de l'autorisation. Il en va de même pour les équipements que la collectivité publique prévoit, notamment dans le document d'urbanisme, d'affecter à des besoins excédant ceux du projet de construction.
5. Il résulte de l'instruction que la voie réalisée par la société Ranchère présente une emprise de 20 mètres de largeur et comprend une chaussée de 5,5 mètres de large avec des stationnements longitudinaux, encadrée de cheminements mixtes de 3 mètres pour les piétons et cyclistes, les autres surfaces étant traitées en espaces verts et plantées. Bien qu'ayant été réalisée dans le but de desservir les constructions autorisées par le permis de construire, cette voie dessert également une route départementale et préfigure, par son tracé comme par ses caractéristiques susdécrites en termes de largeur et d'aménagements, une " voie primaire structurante ", prévue dans le projet d'aménagement et de développement durable du plan local d'urbanisme pour permettre, une fois prolongée au Sud, d'établir la liaison entre deux routes départementales. Ainsi, au regard de la destination affectée à cette voie d'accès par la commune dans le document d'urbanisme, elle ne présente pas le caractère d'un équipement propre au sens de l'article L. 332-15 précité mais, tant pour la tranche autorisée par le permis de construire du 9 février 2015 que pour celle autorisée par le permis du 27 octobre 2016, d'un équipement public dont la dépense doit être entièrement prise en charge par la collectivité publique bénéficiaire, sans qu'il y ait lieu notamment d'en exclure les dépenses de traitement paysager.
6. D'autre part, aux termes de l'article L. 5215-20 du code général des collectivités territoriales, sans sa rédaction applicable au litige : " I. - La communauté urbaine exerce de plein droit, au lieu et place des communes membres, les compétences suivantes : () / 2° En matière d'aménagement de l'espace communautaire : () / b) () création, aménagement et entretien de voirie () ". Aux termes de l'article L. 5217-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles : " Les biens et droits à caractère mobilier ou immobilier situés sur le territoire de la métropole et utilisés pour l'exercice des compétences transférées mentionnées au I de l'article L. 5217-2 sont mis de plein droit à disposition de la métropole par les communs membres. () ".
7. Il résulte de l'instruction que, par un arrêté du préfet de la Gironde du 7 mars 2013, la commune de Martignas-sur-Jalle a été intégrée à la communauté urbaine de Bordeaux à compter du 1er juillet 2013. Il est constant que par application de l'article L. 5215-20 du code général des collectivités territoriales, la communauté urbaine de Bordeaux, devenue Bordeaux Métropole en vertu du décret du 23 décembre 2014, s'est vu transférer de plein droit les compétences attribuées aux communes en matière de voirie. Par ailleurs, en application de l'article L. 5217-5 du code général des collectivités territoriales précité, les biens à caractère mobilier et immobilier situés sur le territoire de la métropole et utilisés pour l'exercice de ses compétences sont entrées dans son patrimoine. Ainsi, Bordeaux Métropole doit être regardée comme seule bénéficiaire des travaux dont la société Ranchère demande le remboursement et il y a lieu, dans l'instance n° 2001501, de mettre hors de cause la commune de Martignas-sur-Jalle.
8. Enfin, il résulte également de l'instruction, et en particulier d'attestations d'un expert-comptable en date des 8 septembre 2022 et 12 décembre 2022, qui ne sont pas sérieusement contestées en défense et qui sont au demeurant corroborées par de nombreuses factures, relevés de comptes et attestations, que les coûts supportés par la société Ranchère relatifs aux travaux de la voie primaire autorisée par les permis de construire du 9 février 2015 et du 27 octobre 2016, se sont élevés à 528 913,05 euros hors taxes pour la première tranche de travaux et à 199 352,88 euros hors taxes pour la seconde tranche.
9. Il résulte de ce qui précède que la société Ranchère, qui indique avoir récupéré la taxe sur la valeur ajoutée, est fondée à demander la condamnation de Bordeaux Métropole, en application des dispositions de l'article L. 332-30 citées au point 3, à lui verser les sommes respectives de 512 696,59 euros - à laquelle elle plafonne sa demande dans l'instance n° 1801498 - et de 199 352,88 euros au titre de l'instance n° 2001050.
En ce qui concerne les intérêts et leur capitalisation :
10. Les sommes remboursées à la société Ranchère porteront intérêts au taux légal majoré de cinq points en application du dernier alinéa des dispositions précitées de l'article L. 332-30 du code de l'urbanisme. Conformément aux demandes de la société requérante, ces intérêts prendront effet à compter des dates de réception de ses demandes indemnitaires préalables par Bordeaux Métropole, soit le 2 mars 2016 en ce qui concerne la somme de 512 696,59 euros et le 25 novembre 2019 en ce qui concerne la somme de 199 352,88 euros. La capitalisation des intérêts ayant été demandée le 19 novembre 2022, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter de cette date pour chacune des sommes en cause, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mises à la charge de la société Ranchère, qui n'est pas la partie perdante dans les présentes instances, les sommes demandées par Bordeaux Métropole et par la commune de Martignas-sur-Jalle au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens. Il y a lieu en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Bordeaux Métropole, sur le fondement des mêmes dispositions, le versement d'une somme de 3 000 euros à la société Ranchère.
D E C I D E :
Article 1er : Bordeaux Métropole est condamné à verser à la société Ranchère une somme de 512 696,59 euros avec intérêts au taux légal majoré de cinq points à compter du 2 mars 2016. Les intérêts échus à la date 19 novembre 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : Bordeaux Métropole est condamné à verser à la société Ranchère une somme de 199 352,88 euros avec intérêts au taux légal majoré de cinq points à compter du 25 novembre 2019. Les intérêts échus à la date du 19 novembre 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 3 : Bordeaux Métropole versera une somme de 3 000 euros à la société Ranchère au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Ranchère, à Bordeaux Métropole et la commune de Martignas-sur-Jalle.
Délibéré après l'audience du 1er février 2023, à laquelle siégeaient :
M. Pouget, président,
M. Josserand, conseiller,
M. Frézet, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2023.
Le rapporteur,
C. FREZET
Le président,
L. POUGET La greffière,
M.-A. PRADAL
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
Nos 1801498, 2001501
Tribunal Administratif de Strasbourg — N° TA67-2602087
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08/04/2026