mardi 16 mai 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2301097 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | HUGON |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces, enregistrées les 3 mars et 5 avril 2023, M. A B, représenté par Me Hugon, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il possède la nationalité ou tout autre pays où il est légalement admissible ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros hors taxes, soit 1 807 euros toutes taxes et frais de plaidoiries compris, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation dès lors qu'elle ne mentionne pas les éléments relatifs à sa scolarité et à son insertion professionnelle et sociale en France ; de plus il y a une erreur sur son nom ;
- il justifie de l'authenticité de ses actes d'état civil et de sa naissance le 4 avril 2004, dès lors qu'il a saisi un huissier de justice à Conakry aux fins de procéder à l'authentification des actes auprès des autorités et constater l'existence de la transcription du jugement supplétif n°4015 dans les registres d'état civil de la commune de Ratoma ; la présomption d'authenticité n'est pas renversée et le juge des enfants avait, à trois reprises, considéré sa date de naissance comme établie ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize et dix-huit ans, justifie suivre depuis plus de six mois une formation professionnelle, bénéficie d'un avis très positif de la structure qui le prend en charge et est très intégré ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il vit en France depuis près de trois ans et y a tissé de très nombreux liens d'amitié ; il est intégré professionnellement mais aussi dans la vie associative et sportive ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est dépourvue de base légale, étant fondée sur un refus de titre de séjour lui-même illégal ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, eu égard aux motifs précités ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est dépourvue de base légale, étant fondée sur une obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.
Par un mémoire en défense enregistré le 14 mars 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.
Par une décision du 10 janvier 2023, le requérant a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- et les observations de Me Hugon, représentant M. B présent,
- le préfet de la Gironde n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant guinéen, déclare être né le 4 janvier 2004 et être entré en France en mars 2020. Par une ordonnance du 10 novembre 2020, le juge des enfants a provisoirement confié l'intéressé au département de la Gironde à compter du 17 novembre 2020 pour une durée de six mois, placement renouvelé par ordonnance du 5 mai 2021. Par un jugement du 15 novembre 2021, M. B a été placé auprès du département de la Gironde du 17 novembre 2021 jusqu'à sa majorité le 4 janvier 2022. Par la suite, le département de la Gironde lui a accordé un accueil provisoire jeune majeur à compter du 4 janvier 2022, régulièrement renouvelé. L'intéressé a sollicité le 24 mai 2022 son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 28 novembre 2022, dont il demande l'annulation, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions dans le cadre de l'admission exceptionnelle au séjour, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans et qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. Disposant d'un large pouvoir d'appréciation, il doit ensuite prendre en compte la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation qu'il a portée.
3. Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".
4. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
5. Pour établir son état civil, et partant son état de minorité lors de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, M. B a produit au soutien de sa demande de titre de séjour un jugement supplétif n°4015 de la république de Guinée du 28 février 2020, un extrait du registre des actes de l'état civil n°2696 de la république de Guinée du 3 juin 2020 et une carte d'identité consulaire guinéenne.
6. La préfète de la Gironde a sollicité la direction zonale de la police aux frontières de Bordeaux le 13 juillet 2022 afin de réaliser un examen technique de ces documents. Il ressort du rapport technique d'analyse documentaire de la DZPAF, sur lequel se fonde la préfète de la Gironde pour édicter l'arrêté contesté que, d'une part, les références légales présentent dans le jugement supplétif n°4015 ne sont pas conformes dès lors que l'article 201 du code civil doit être mentionné et qu'un délai conséquent a été observé quant à la transcription de ce jugement et que d'autre part, une faute d'orthographe est présente dans l'extrait du registre de l'état civil guinéen n°2696. La DZPAF a, pour ces raisons, émis un avis très défavorable.
7. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que pour contester ces conclusions, M. B a, par l'intermédiaire de son conseil, saisi un huissier de justice près les juridictions de la cour d'appel de Conakry, afin de vérifier l'authenticité de l'acte de transcription n°2696 du 3 juin 2020 et du jugement supplétif n°4015 du 28 février 2020 tenant lieu d'acte de naissance. Il ressort du procès-verbal de constat de vérification du 3 février 2023 de l'huissier de justice que, d'une part, ce dernier a adressé au maire de la commune de Ratoma le 16 janvier 2023, courrier avec copies de l'acte de transcription et du jugement supplétif, lui demandant la vérification dans leurs registres respectifs de l'authenticité ou non desdits actes et que d'autre part, l'officier d'état civil de la ville de Conakry a reconnu, par courrier du 3 février 2023 et après vérification, l'existence et l'authenticité des actes. Il ressort d'ailleurs de ce courrier du 3 février 2023 adressé à l'huissier et produit dans l'instance, que " le n° du jugement 4015 du 28 février 2020 transcrit sous le n°2696 du 3 juin 2020 concerne effectivement A B (). Le jugement est bien transcrit dans le registre ouvert à cet effet ". Ce courrier est également accompagné d'une photographie du registre, mentionnant ces éléments. Dans ces conditions, la préfète de la Gironde ne pouvait légalement rejeter la demande de titre de séjour de M. B au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil.
8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui est né le 4 janvier 2004, est entré en France en mars 2020 et a bénéficié d'une ordonnance provisoire de placement auprès du département de la Gironde le 17 novembre 2020, soit entre l'âge de 16 et 18 ans. L'intéressé a sollicité, le 24 mai 2022, soit dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, M. B justifie de la signature d'un contrat de professionnalisation avec la société BetB Hôtel Bordeaux, dans le cadre de sa formation " CQP Réceptionniste " du 2 septembre 2021 au 28 octobre 2022 avec le centre de formation CAFA Formation. Il ressort des attestations de son employeur et du centre de formation, des 13 et 12 janvier 2023, que M. B a donné entière satisfaction dans son travail et sa formation, et a d'ailleurs validé des blocs de compétence aux termes de l'attestation du 29 novembre 2022. En outre, l'intéressé justifie avoir été accompagné par la mission locale Sud-Gironde depuis le 25 juin 2021 et avoir signé un contrat du parcours d'accompagnement contractualisé vers l'emploi et l'autonomie le 21 décembre 2022 et réalisé, dans ce cadre, une période de mise en situation en milieu professionnel du 2 janvier au 17 janvier 2023. L'intéressé produit également un courrier de la SARL Margherita laquelle s'engage à l'embaucher en contrat à durée indéterminée comme serveur à temps plein. Enfin, l'avis de la structure d'accueil, rédigé dans le cadre de sa demande de titre de séjour, précise notamment que M. B et respectueux et réfléchi, se saisit de l'accompagnement proposé, possède de bonnes capacités pour appréhender son environnement et sait faire preuve d'autonomie dans la gestion du quotidien et la réalisation de nombreuses démarches. Il ressort de cet avis que le requérant a un contact facile et dispose d'un réseau amical et social important, ce qu'attestent également le directeur sportif du stade Langonnais où M. B pratique l'athlétisme ainsi que plusieurs amis ou collègues. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et quand bien même ses parents et frères et sœur résideraient en Guinée, la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. Il résulte de ce qui précède que la décision du 28 novembre 2022 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination, doivent également être annulées.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
10. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Gironde de délivrer à M. B un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, un récépissé l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
11. M. B s'est vu accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Hugon, avocate de M. B, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la part contributive de l'Etat.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 28 novembre 2022 de la préfète de la Gironde est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. B un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler.
Article 3 : L'Etat versera à Me Hugon, avocate de M. B, la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Lucile Hugon et au préfet de la Gironde
Délibéré après l'audience du 4 mai 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Munoz-Pauziès, présidente,
Mme Lahitte, conseillère,
M. Bongrain, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2023.
La rapporteure
A. C
La présidente
F. MUNOZ- PAUZIÈS
La greffière,
C. SCHIANO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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