jeudi 15 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| Section | Tribunal Administratif de Bordeaux |
| N° Dossier | TA33-2301536 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | GONNORD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 mars 2023 complétée par des pièces enregistrées le 24 avril 2023, Mme A C épouse B, représentée par Me Patrice Gonnord, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 28 octobre 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle sera éloignée à défaut de se conformer à cette mesure ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " ou à défaut de procéder au réexamen de sa situation et de la munir en l'attente d'un récépissé, dans un délai de quinze jours suivant la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 440 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête, qui n'est pas tardive, est recevable ;
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
- le signataire de l'arrêté en litige n'est pas compétent, en l'absence de délégation de signature régulièrement publiée ;
En ce qui concerne le refus de séjour :
- la décision n'est pas suffisamment motivée ;
- la préfète de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien dès lors qu'elle est entrée régulièrement sur le territoire français ;
- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, telle que garantie par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle s'est mariée avec un ressortissant français et que sa présence est nécessaire à ses côtés ;
- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision n'est pas suffisamment motivée ;
- la préfète de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur un refus de séjour illégal et doit, ainsi, être annulée par voie de conséquence ;
- la décision porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- cette décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur un refus de séjour illégal et doit, ainsi, être annulée par voie de conséquence ;
- la décision contrevient à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 octobre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Par ordonnance du 26 avril 2023, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 11 mai 2023.
Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 mai 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bongrain, rapporteur ;
- et les observations de Me Gonnord, représentant Mme B, présente.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A C épouse B, ressortissante algérienne née le 26 décembre 1971, est entrée en France, selon ses déclarations, le 4 décembre 2018 munie d'un visa C. Par un arrêté du 2 décembre 2020, la préfète de la Gironde a refusé d'admettre Mme B au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français, confirmé par un jugement du 17 février 2021. Par un arrêté du 13 décembre 2021, la préfète de la Gironde a de nouveau refusé d'admettre l'intéressée au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français. Le tribunal a, par un jugement du 28 septembre 2022, annulé cet arrêté en tant qu'il obligeait Mme B à quitter le territoire français, au motif qu'il avait été pris par une autorité incompétente. La préfète de la Gironde a, en exécution de ce jugement, procédé au réexamen de la situation de l'intéressée et par un arrêté du 28 octobre 2022 a refusé de l'admettre au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français. Mme B demande l'annulation de ce dernier arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle le 9 mai 2023. Par suite, ses conclusions tendant à obtenir le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. D'une part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : [] 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus () ". D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B entretient une relation stable avec M. B, ressortissant français, à tout le moins depuis le mois d'octobre 2020, a conclu avec celui-ci un pacte civil de solidarité le 26 janvier 2021 et l'a épousé le 24 juillet 2021. Ce-dernier souffre d'une tumeur pancréatique traitée par chimiothérapie et radiothérapie et la présence constante de son épouse est nécessaire à ses côtés ainsi qu'en atteste le Dr D, praticien hospitalier par un certificat du 4 octobre 2022. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce et en dépit de la présence de membres de sa famille en Algérie, la préfète de la Gironde, en refusant à Mme B un titre de séjour et en lui faisant obligation de quitter le territoire français, a porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, et a ainsi méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles de l'article 6.5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 28 octobre 2022.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, la délivrance de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
7. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 mai 2023. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au bénéfice de Me Gonnord, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 28 octobre 2022 est annulé.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à Mme B sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait de la situation de l'intéressée, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à Me Gonnord la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B, à Me Patrice Gonnord et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Munoz-Pauziès, présidente,
Mme Lahitte, conseillère,
M. Bongrain, conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.
Le rapporteur,
A. BONGRAIN
La présidente,
F. MUNOZ-PAUZIÈSLa greffière,
C. SCHIANO
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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