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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2305855

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2305855

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2305855
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Avocat requérantCGR AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux, statuant en référé, refuse de transmettre au Conseil d'État la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) soulevée par la société La Pouyère Energies. Cette société contestait la conformité à la Constitution de l'article 230 de la loi de finances pour 2024, qui modifie rétroactivement les contrats de complément de rémunération pour l'électricité. Le tribunal juge que la question est dépourvue de caractère sérieux, en se fondant sur la jurisprudence du Conseil constitutionnel (décision n° 2023-1065 QPC du 26 octobre 2023) et du Conseil d'État (décision n° 471674 du 13 février 2024). Il estime que les atteintes alléguées au droit de propriété, à la liberté contractuelle et au principe d'égalité ne sont pas constituées, compte tenu du contexte de crise énergétique imprévisible.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un mémoire, enregistré le 14 octobre 2024, la société La Pouyère Energies, représentée par Me Cassin, demande au tribunal, en application de l'article 23-1 de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 et à l'appui de sa requête tendant à la condamnation de l'Etat solidairement avec la société Electricité de France (EDF) à lui verser la somme de 1 023 042,88 euros au titre du remboursement des factures réglées à EDF OA, de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité relative à la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution, de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024.

Elle soutient que :

- ces dispositions sont applicables au litige ;

- elles n'ont pas déjà été déclarées conformes à la Constitution ;

- elles portent atteinte au droit de propriété garanti par les articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,

- elles méconnaissent le principe de liberté contractuelle et portent atteinte au droit au maintien de l'économie des conventions légalement conclues, qui découlent des articles 4 et 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,

- elles méconnaissent le principe de garantie des droits énoncé par l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,

- elles portent atteinte au principe d'égalité énoncé par l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,

- elles méconnaissent les exigences résultant de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen relatives aux lois de validation.

Par un mémoire en réponse, enregistré le 23 octobre 2024, la société EDF, représentée par Me Cabanes et Me de Saint-Pern (Baker et Mc Kenzie AARPI), soutient que les conditions posées par l'article 23-2 de l'ordonnance du 7 novembre 1958 ne sont pas remplies et qu'il n'y a pas lieu de transmettre la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par la société La Pouyère Energies.

Elle soutient que la question posée est dépourvue de caractère sérieux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son article 61-1 ;

- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 ;

- la loi n° 2022-1157 du 16 août 2022 ;

- la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 ;

- la jurisprudence du Conseil constitutionnel, notamment la décision n° 2023-1065 QPC du Conseil constitutionnel du 26 octobre 2023 ;

- la décision n° 471674 du 13 février 2024 du Conseil d'Etat ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article 61-1 de la Constitution : " Lorsque, à l'occasion d'une instance en cours devant une juridiction, il est soutenu qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit, le Conseil constitutionnel peut être saisi de cette question sur renvoi du Conseil d'État ou de la Cour de cassation qui se prononce dans un délai déterminé. Une loi organique détermine les conditions d'application du présent article ". Aux termes de l'article 23-1 de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, modifiée par la loi organique susvisée du 10 décembre 2009 relative à l'application de l'article 61-1 de la Constitution : " Devant les juridictions relevant du Conseil d'État (), le moyen tiré de ce qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution est, à peine d'irrecevabilité, présenté dans un écrit distinct et motivé. Un tel moyen peut être soulevé pour la première fois en cause d'appel. Il ne peut être relevé d'office ". Aux termes de l'article 23-2 de la même ordonnance : " La juridiction statue sans délai par une décision motivée sur la transmission de la question prioritaire de constitutionnalité au Conseil d'État (). Il est procédé à cette transmission si les conditions suivantes sont remplies : 1° La disposition contestée est applicable au litige ou à la procédure, ou constitue le fondement des poursuites ; 2° Elle n'a pas déjà été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel, sauf changement des circonstances ; 3° La question n'est pas dépourvue de caractère sérieux () ".

2. Aux termes de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 : " Le présent article s'applique à tous les contrats offrant un complément de rémunération conclus en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie qui prévoient une limite supérieure aux sommes dont le producteur est redevable lorsque la prime à l'énergie mensuelle est négative. / A compter du 1er janvier 2022, les contrats mentionnés au premier alinéa du présent article sont ainsi modifiés : lorsque, pour un mois donné, la prime à l'énergie mensuelle est négative, le producteur est redevable de l'intégralité de la somme correspondante pour l'énergie produite. ". Il ressort des pièces du dossier qu'ainsi qu'ne conviennent les parties l'article 230 de la loi de finances pour 2024 est applicable au litige opposant les sociétés La Pouyère Energies et EDF et qu'elle n'a pas déjà fait l'objet d'une déclaration de conformité à la Constitution.

3. En premier lieu, d'une part, par sa décision du 26 octobre 2023 relative à l'article 38 de la loi du 16 août 2022 de finances rectificative pour 2022, sur le fondement duquel EDF a émis les factures dont le remboursement est demandé, le Conseil constitutionnel a relevé que, dans le contexte de la très forte augmentation des prix de l'électricité sur le marché à partir de septembre 2021, qui était imprévisible lors de la conclusion des contrats de complément de rémunération, les producteurs qui ont bénéficié de ce soutien public, en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie, ont pu augmenter considérablement leur profit. Il a jugé, qu'alors même que l'article 38 de la loi du 16 août 2022 de finances rectificative pour 2022 portait atteinte au droit au maintien des conventions légalement conclues en modifiant en cours d'exécution les modalités contractuelles déterminant le montant des reversements dus par les producteurs lorsque la prime à l'énergie mensuelle est négative, le législateur avait poursuivi un objectif d'intérêt général en corrigeant les effets d'aubaine dont ont bénéficié ces producteurs pour atténuer l'effet préjudiciable de cette hausse pour le consommateur final. Il a également précisé que si la modification des modalités de calcul des reversements dus par les producteurs d'électricité bénéficiant d'un complément de rémunération affecte un élément essentiel de leurs contrats, il résulte de l'article L. 314-20 du code de l'énergie que leur est garantie, quelle que soit l'évolution des prix du marché, une rémunération raisonnable des capitaux immobilisés tenant compte des risques inhérents à leur exploitation jusqu'à l'échéance de leur contrat. Il a ainsi écarté le moyen dont il était saisi tiré de ce que l'article 38 de la loi du 16 août 2022 de finances rectificative pour 2022 portait une atteinte disproportionnée au droit au maintien des conventions légalement conclues.

4. D'autre part, il résulte de l'exposé des motifs de l'amendement ayant conduit à l'adoption de l'article 230 de la loi de finances pour 2024 que le législateur a entendu " corriger les effets d'aubaine " dont ont bénéficié les producteurs d'électricité qui ont reçu un soutien public dans une situation de prix de marché durablement élevés tout en garantissant aux producteurs, quelle que soit l'évolution des prix du marché, une rémunération raisonnable des capitaux immobilisés tenant compte des risques inhérents à leur exploitation jusqu'à l'échéance de leur contrat. Ces motifs sont ainsi similaires à ceux de l'article 38 de la loi du 16 août 2022 de finances rectificative pour 2022 qui ont fait l'objet de la décision du 26 octobre 2023 du Conseil constitutionnel jugeant qu'ils répondaient à un motif d'intérêt général. Par ailleurs, l'article L. 314-20 du code de l'énergie qui, ainsi que l'a précisé le Conseil constitutionnel par cette même décision, garantit, quelle que soit l'évolution des prix du marché, une rémunération raisonnable des capitaux immobilisés tenant compte des risques inhérents à l'exploitation des installations d'électricité produites à partir d'énergies renouvelables jusqu'à l'échéance du contrat, n'a pas été substantiellement modifié entre l'adoption de l'article 38 de la loi du 16 août 2022 de finances rectificative pour 2022 et celle de l'article 230 de la loi de finances pour 2024. En outre, ce dernier article met fin au plafonnement initialement prévu par les contrats de complément de rémunération conclus en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie en cas de prime mensuelle négative, sans remettre en cause le soutien public dont bénéficient les producteurs ayant conclu un tel contrat lorsque le prix du marché auquel ils vendent leur production est inférieur au tarif de référence fixé par le contrat ou par arrêté.

5. Dans ces conditions, les moyens tirés, d'une part, de la méconnaissance du principe de liberté contractuelle et d'atteinte au droit au maintien de l'économie des conventions légalement conclues résultant des articles 4 et 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et, d'autre part, du principe de garantie des droits résultant de l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en ce que l'article 230 de la loi de finances pour 2024 modifie rétroactivement et jusqu'à leur terme des contrats en cours et remet en cause les effets qui peuvent légitimement être attendus de contrats légalement conclus, ne présentent pas un caractère sérieux.

6. En deuxième lieu, la propriété figure au nombre des droits de l'homme consacrés par les articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Aux termes de son article 17 : " La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. ". En l'absence de privation du droit de propriété au sens de cet article, il résulte néanmoins de l'article 2 de la Déclaration de 1789 que les atteintes portées à ce droit doivent être justifiées par un motif d'intérêt général et proportionnées à l'objectif poursuivi.

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article 230 de la loi de finances pour 2024 porteraient atteinte au droit de propriété garanti par les articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en ce qu'elles modifient rétroactivement et jusqu'à leur terme des contrats en cours, sans que cet objectif ne soit d'intérêt général ni proportionné à l'objectif d'intérêt général poursuivi, ne présente pas un caractère sérieux.

8. En troisième lieu, selon l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, la loi " doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. ". Le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général, pourvu que, dans l'un et l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la loi qui l'établit.

9. Il résulte des travaux parlementaires relatifs à la loi de finances pour 2024 rappelés au point 6 que le législateur a entendu corriger les effets d'aubaine dont ont bénéficié les producteurs qui ont reçu un complément de rémunération en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie, dans le contexte de la très forte augmentation des prix de l'électricité sur le marché à partir de septembre 2021, qui était imprévisible lors de la conclusion de ces contrats et a permis aux producteurs bénéficiant d'un contrat de complément de rémunération d'augmenter sensiblement leur profit. Les producteurs qui ont reçu un soutien public en concluant des contrats de complément de rémunération sont placés, au regard de l'objet de la loi, dans une situation différente de celle des producteurs qui n'ont pas conclu de tels contrats et, alors même qu'ils ont également bénéficié de l'augmentation du prix du marché de l'électricité, n'ont pas bénéficié de l'effet d'aubaine résultant du mécanisme de plafonnement initialement prévu par les contrats de complément de rémunération. Par ailleurs, la différence de traitement entre les producteurs ayant conclu un contrat de complément de rémunération et les autres est en rapport direct avec l'objet de la loi. Par suite, le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article 230 de la loi du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 méconnaitraient le principe d'égalité garanti par l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne présente pas davantage un caractère sérieux.

10. En quatrième et dernier lieu, il ne résulte ni des travaux parlementaires, ni de ses termes mêmes que l'article 230 de la loi du 29 décembre 2023 de finances pour 2024, alors même qu'il tire les conséquences de la décision du Conseil constitutionnel du 26 octobre 2023 en édictant une nouvelle base légale pour le reversement par les producteurs du montant correspondant à celui de la prime mensuelle négative perçue, pourrait être qualifié de loi de validation. Par suite, le moyen tiré de ce que ces dispositions méconnaissent l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 en ce que la validation législative rétroactive qu'elles prévoient n'est pas justifiée par un motif impérieux d'intérêt général ne présente pas un caractère sérieux.

11. Il résulte de ce qui précède que la question prioritaire de constitutionnalité tirée de ce que les dispositions contestées seraient contraires à la Constitution ne présentent pas un caractère sérieux. Il n'y a dès lors pas lieu de la transmettre au Conseil d'Etat.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par la société La Pouyère Energies.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la société La Pouyère Energies, à la société Electricité de France et à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques.

Fait à Bordeaux, le 31 octobre 2024.

Le président de la 1ère chambre

M. A

La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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