Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 novembre 2023 et des mémoires enregistrés les 16 mai et 28 novembre 2025, Mme B... A..., représentée par Me Matray, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a rejeté sa demande préalable indemnitaire en date du 13 juillet 2023, reçue le 17 juillet 2023 ;
2°) de condamner l’Etat à lui payer la somme de 6 886 euros au titre du préjudice qu’elle estime avoir subi du fait de son absence d’inscription au tableau d’avancement au grade d’ingénieur divisionnaire de l’industrie et des mines (IDIM) au titre de l’année 2022, assortie des intérêts de droit et capitalisation des intérêts à compter du 17 juillet 2023 ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité fautive de l’Etat peut être engagée dès lors que l’administration a décidé de ne prendre en compte, pour l’année 2022, que les mobilités effectuées avant le 1er octobre 2022, sans en informer au préalable les agents concernés ;
- en prenant en compte seulement les mobilités effectuées avant le 1er octobre 2022 pour le tableau d’avancement de 2022, l’administration a méconnu le principe d’égalité de traitement entre les agents appartenant à un même corps d’emploi ;
- le fait pour l’administration d’avoir établi le tableau d’avancement au grade d’IDIM pour l’année 2022 sur la base d’une liste des agents promus par la voie de la mobilité, inscrits en fonction de la date de leur mobilité, a méconnu les dispositions de l’article L. 522-18 du code général de la fonction publique ;
- l’administration a commis une erreur de droit dès lors qu’elle a départagé les agents en fonction de la date de leur mobilité et non au regard de leurs mérites et de leur valeur professionnelle ;
- le critère de date, c’est-à-dire la prise en compte des mobilités effectuées avant le 1er octobre 2022, a méconnu les lignes directrices de gestion du 16 février de la DGE ;
- la décision de mise en œuvre de ce critère est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d'appréciation ;
- l’absence d’information du critère de date lui a causé un préjudice dès lors qu’elle a été privée de la possibilité de bénéficier d’une promotion au 1er janvier 2022 en demandant que sa mutation soit effective avant le 1er octobre 2022 ;
- ces illégalités ont entraîné une perte de chance d’être promue au grade d’IDIM pour l’année 2022 dès lors que seule la date de promotion faisait débat et que ses chances de promotion étaient sérieuses au regard de sa valeur professionnelle, de son parcours et de ses mérites ;
- la perte de chance d’être promue résulte directement du défaut d’information par le ministre sur l’application d’un critère de date ;
- son préjudice financier s’élève à la somme totale de 6 886 euros, dont 5 163 euros en 2022 et 1 108 euros en 2023, qui correspondent à la différence de rémunération qu’elle a perçue depuis le 1er janvier 2022 en tant qu’IIM puis IDIM à compter du 1er janvier 2023 et celle qu’elle aurait dû percevoir dès le 1er janvier 2022, ainsi que 615 euros brut à la date de sa demande préalable indemnitaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2025, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a conclu au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 28 novembre 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 28 janvier 2026.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Bourgeois, président-rapporteur,
- et les conclusions de Mme Jaouën, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Mme B... A..., titularisée dans le corps des ingénieurs de l’industrie et des mines (IIM) le 17 janvier 2011, était affectée depuis le 1er mars 2018 à la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) de la Nouvelle Aquitaine où elle a occupé le poste de chargée de mission sur les concessions hydroélectriques au service des risques naturels et hydrauliques. Le 25 février 2022, en sa qualité d’IIM, elle a été inscrite sur la liste des agents ayant vocation à bénéficier, par la voie de la mobilité, d’une promotion au 2ème grade d’ingénieur divisionnaire de l’industrie et des mines (IDIM) au titre de l’année 2022. Dans le cadre d’une mobilité « au fil de l’eau », elle a été affectée à la DREAL de la Nouvelle Aquitaine en qualité de coordinatrice régionale des concessions hydroélectriques à compter du 1er octobre 2022. Par un arrêté du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en date du 10 février 2023, elle a été promue au grade d’IDIM à compter du 1er janvier 2023. Par un courrier du 13 juillet 2023, reçu le 17 juillet suivant, Mme A..., qui estime qu’elle aurait dû être promue à ce grade d’ingénieur divisionnaire avec effet au 1er janvier 2022, a sollicité l’indemnisation du préjudice qu’elle soutient avoir subi en raison de l’application d’un critère illégal lors de l’élaboration du tableau d’avancement au grade d’IDIM au titre de l’année 2022. Le silence gardé par l’administration a fait naitre une décision implicite de rejet. Mme A... demande l’annulation de cette décision implicite et l’indemnisation des préjudices financiers qu’elle estime avoir subis.
Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision implicite de rejet :
La décision implicite de rejet née du silence gardé par le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique sur la demande d’indemnisation présentée par Mme A... n’a pour seul objet que de lier le contentieux et ne peut utilement faire l’objet de conclusions tendant à son annulation pour excès de pouvoir.
Sur les conclusions à fin d’indemnisation :
En ce qui concerne l’existence d’une faute :
En vertu de l’article L. 522-18 du code général de la fonction publique, si l’autorité chargée d’établir le tableau annuel d’avancement tient compte des lignes directrices de gestion, elle ne peut renoncer à son pouvoir d’appréciation. Les lignes directrices de gestion de la direction générale des entreprises (DGE) relatives à la promotion et la valorisation des parcours professionnels édictées le 16 février 2021 par le ministre de l’économie, des finances et de la relance, prévoient que l’accès au grade d’IDIM des agents au grade d’IIM est aménagé pour rendre complémentaires et équilibrées la voie de la mobilité d’une part et celle de l’expérience/expertise d’autre part. Pour la mise en œuvre de cet objectif d’équilibre, les mêmes lignes directrices subordonnent la promotion au grade d’IDIM par la voie de la mobilité à une entrée en mobilité effective de l’agent sur un poste de divisionnaire dans le délai de trois ans suivant l’éligibilité de l’ingénieur à un tel poste. Elles précisent encore que les tableaux d’avancement pour les deux voies de promotion sont établis « en fin d’année » en vue d’une nomination des agents rétroactivement promus au 1er janvier de l’année d’élaboration des tableaux.. Enfin, l’article 2.1 des lignes directrices de gestion fixe les critères d’appréciation des parcours professionnels et des compétences et qualités appréciées dans le cadre de la promotion des IDIM parmi lesquels la diversité des employeurs, des domaines professionnels, la diversité et le niveau des fonctions assurées et une expertise dans un domaine technique. Il est tenu compte des capacités d’analyse, d’expertise, d’adaptation, les compétences managériales ou en conduite de projets, des compétences en matière de négociation, l’engagement professionnel et les formations suivies.
Par ailleurs, le taux de promotion permettant de déterminer le nombre maximum des avancements de grade pouvant être prononcés au titre de 2022 dans le corps des IIM relevant de la DGE a été fixé à 11 % par arrêté du 17 février 2022 du ministre de l’économie, des finances et de la relance, publié le 3 mars 2022 au Journal officiel de la République française.
Il résulte de l’instruction, et n’est du reste pas contesté par la requérante, que le recensement des IIM effectuant en 2022 une mobilité dans un poste dévolu à un IDIM avait atteint un nombre significativement plus élevé que celui observé au cours de la campagne de l’année 2021, laissant craindre avec raison un déséquilibre de promotions au détriment des ingénieurs sélectionnés selon la voie « expérience/expertise », en méconnaissance de l’objectif de complémentarité de ces voies d’avancement, poursuivi par les lignes directrices de gestion susmentionnées. Toutefois et ainsi qu’il a été rappelé au point 3, les lignes directrices de gestion, aussi contraignantes soient-elles, ne peuvent avoir pour objet ou pour effet de priver l’administration de son pouvoir d’appréciation des mérites des candidats susceptibles d’accéder au grade supérieur. Or la décision de ne retenir, par principe, que les agents ayant commencé une mobilité avant le 1er octobre 2022, seulement guidée par un calcul algébrique consistant à déterminer un nombre d’agents ayant effectué leur mobilité égal à celui autorisé par le quota réglementaire, repose, comme le soutient à bon droit la requérante, sur des considérations étrangères à la valeur professionnelle des ingénieurs. Cette décision, dont les agents concernés ont été informés 26 octobre 2022, a donc illégalement porté atteinte au droit de ceux de ces agents qui ont commencé leur mobilité postérieurement au 1er octobre 2022, à figurer au nombre des agents promouvables. Par suite, la modification des conditions d’éligibilité au tableau d’avancement au grade d’IDIM avec un effet rétroactif au 1er octobre 2022, en ce qui concerne les IIM ayant commencé une mobilité au cours de l’année 2022, constituent une faute susceptible d’engager la responsabilité de l’Etat.
En ce qui concerne le préjudice :
L’irrégularité d’une procédure de promotion n’est de nature à entraîner la condamnation de l’administration que si elle entraîne pour le fonctionnaire une perte de chance sérieuse d’être nommé au grade supérieur.
Au cours de sa carrière, Mme A... a exercé des fonctions de chargée de mission déchets dangereux à la direction générale de la prévention des risques, à La Défense, de 2011 à 2014 ; des fonctions de responsable de la cellule risques accidentels urbanisme à Mantes ; des fonctions d’inspectrice installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) à la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Versailles de 2014 à 2018, ainsi que des fonctions de chargée de mission concessions hydroélectriques à la DREAL de Nouvelle Aquitaine de 2018 à octobre 2022. En outre, il résulte de sa fiche de proposition d’avancement pour l’accès au grade d’IDIM au titre de l’année 2022 qu’elle a effectué trois mobilités géographiques au sein du ministère de l’environnement et quatre mobilités fonctionnelles. Par ailleurs, cette fiche et ses comptes-rendus d’entretien annuel professionnel qualifient sa valeur professionnelle d’exceptionnelle, indiquent qu’elle fait preuve d’une forte implication professionnelle, que ses supérieurs hiérarchiques placent une grande confiance en elle, notamment pour représenter le service, qu’elle a d’excellentes relations professionnelles, dispose de domaines d’expertise variés et d’évidentes capacités d’encadrement, qu’elle a toujours réussi avec brio les différentes missions qui lui ont été confiées, parfois délicates, qu’elle s’adapte sans difficulté et développe de nouvelles compétences. Par ailleurs, son affectation à la DREAL de la Nouvelle Aquitaine en qualité de coordinatrice régionale concessions hydroélectriques à compter du 1er octobre 2022, poste qu’elle occupait déjà à titre intérimaire depuis le mois de mai précédent, lui a encore permis, contrairement à ce que soutient l’administration en défense, d’élargir le champ et la diversité de ses compétences et d’assumer des responsabilités sensiblement plus importantes. Enfin, l’administration, qui reconnait n’avoir pas promu Mme A... au seul motif que sa mobilité n’avait pas débuté avant le 1er octobre 2022, n’établit ni même ne soutient qu’un nombre d’agents promouvables au grade d’IDIM par la voie de la mobilité au titre de l’année 2022 au moins égal à celui des agents promus par cette voie pouvait revendiquer une valeur professionnelle au moins égale ou supérieure à celle de la requérante.
Il résulte de ce qui précède que la faute commise par le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a privé Mme A... d’une chance sérieuse de bénéficier de la promotion souhaitée au 1er janvier 2023 et qu’elle est ainsi fondée à solliciter l’indemnisation du préjudice en résultant. Il y a lieu, dès lors, de condamner l’Etat à verser à Mme A... la somme non contestée de 6 886 euros correspondant à la différence entre la rémunération qu’elle a perçue depuis le 1er janvier 2022 en tant qu’IIM puis IDIM au second échelon à compter du 1er janvier 2023 et celle qu’elle aurait pu percevoir en tant qu’IDIM dès le 1er janvier 2022 ainsi qu’au retard de trois mois avec lequel a été atteint l’échelon 2 du grade d’IDIM. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception, le 17 juillet 2023, de sa réclamation préalable.
Sur les frais liés à l’instance :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à Mme A... au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à Mme A... une somme de 6 886 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 17 juillet 2023 en réparation de son préjudice.
Article 2 : L’Etat versera à Mme A... une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique.
Délibéré après l'audience du 3 mars 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Bourgeois, président,
- Mme D..., première-conseillère,
- M. C..., premier-conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mars 2026.
Le président-rapporteur,
M. BOURGEOIS
L’assesseure la plus ancienne,
M. D...
La greffière,
L. SIXDENIERS
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière