Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 janvier 2023 et des mémoires enregistrés les 23 mars 2023, 10 septembre 2024 et 6 novembre 2025, M. C... B..., représenté par Me Parrat-Llati, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier Léon-Jean Grégory de Thuir à lui verser la somme de 3 000 euros en réparation de son préjudice moral, cette somme étant assortie des intérêts légaux à compter de la demande préalable ;
2°) de mettre à la charge du centre hospitalier Léon-Jean Grégory une somme de 2 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la responsabilité fautive du centre hospitalier est engagée pour :
. surdosage du médicament « Loparax »,
. mauvaise adaptation du traitement par laxatifs,
. retard dans la prise en charge de la constipation,
. retard de transfert aux urgences ;
- il a subi un préjudice moral.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 15 mars 2023, 27 septembre et 3 octobre 2024 et 17 novembre 2025, le centre hospitalier Léon-Jean Grégory de Thuir, représenté par Me Zandotti conclut au rejet de la requête.
Il soutient que sa responsabilité n’est pas engagée en l’absence de faute.
La requête a été communiquée au préfet des Pyrénées-Orientales qui n’a pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Pater, première conseillère ;
- les conclusions de Mme Sarraute, rapporteure publique ;
- et les observations de Me Borde-Faures, représentant le centre hospitalier Léon-Jean Grégory.
Considérant ce qui suit :
Mme A... B..., née le 19 novembre 1994, a été admise en soins psychiatriques au centre hospitalier Léon Jean Grégory de Thuir (66) pour état délirant avec troubles cénesthésiques, dysmorphophobie, anxiété, hallucinations auditives, éléments de persécutions et propos incohérents. Après son transfert en réanimation au centre hospitalier de Perpignan le 31 mars 2018 en fin d’après-midi suite à un arrêt cardiorespiratoire, elle est décédée le 1er avril 2018 à 01h45. Une autopsie a eu lieu le 6 avril suivant par le Dr F... qui a remis son rapport le 21 janvier 2019. Le 6 février 2023, M. C... B..., père A... B..., a présenté une demande d’indemnisation à la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux du Languedoc-Roussillon. La commission a ordonné une expertise confiée au Pr D..., spécialiste en psychiatrie, et au Dr H..., spécialiste en hépato-gastro entérologie, qui ont remis leur rapport le 25 janvier 2024. Le 14 mai 2024, la commission a ordonné une contre-expertise confiée aux Dr G..., médecin anesthésiste réanimateur, et au Pr E..., pharmacien en hygiène hospitalière et gestion des risques, qui ont remis leur rapport le 7 janvier 2025. Par un avis du 17 juin 2025, la commission a rejeté la demande d’indemnisation amiable. Par la présente requête, M. B... met en cause la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Thuir et demande sa condamnation à lui verser une somme de 30 000 euros en réparation de son préjudice moral.
Sur les conclusions indemnitaires :
Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / (…) ».
Il est constant que le décès de Mme B... est secondaire à un syndrome occlusif, lui-même consécutif à la constitution d’un fécalome obstructif important ayant entrainé une défaillance multi viscérale, et que ce fécalome résulte directement de troubles du transit en lien avec la prise de psychotropes administrés à Mme B... dans le cadre de sa prise en charge psychiatrique au centre hospitalier Léon Jean Grégory de Thuir.
En premier lieu, il résulte de l’instruction, en particulier du rapport d’autopsie et des deux expertises, que la prise en charge psychiatrique a été réalisée dans les règles de l’art et conformément aux recommandations, en particulier s’agissant de la prescription de l’antipsychotique atypique « Loxapac » dont la concentration supra thérapeutique retrouvée dans les tissus corporels, lors des analyses toxicologiques effectuées sur les prélèvements réalisés à l’autopsie, a pour cause une interaction médicamenteuse, et non un surdosage, et qui, en tout état de cause, ne constitue pas la cause du décès.
En deuxième lieu, Mme B..., admise le 16 mars 2018 en soins psychiatriques au centre hospitalier Léon Jean Grégory avec un traitement médicamenteux lourd, était placée, compte tenu d’un haut risque de passage à l’acte, en isolement thérapeutique ne lui permettant notamment pas d’aller seule aux toilettes, et les psychotropes qui lui ont été administrés avaient notamment pour effet secondaire de diminuer la motricité gastro intestinale, ces deux circonstances impliquant la nécessité d’une surveillance particulièrement accrue des troubles intestinaux.
Il résulte de l’instruction que les experts s’accordent sur la documentation médicale et les recommandations pour la France selon lesquelles la prescription de laxatifs, compte tenu de leurs effets indésirables, n’est pas recommandée en préventif, qu’en première intention sont mises en place des mesures hygiéno-diététiques, et en seconde intention, sont prescrits des laxatifs osmotiques. Dans ces conditions, il ne saurait être reproché au centre hospitalier le fait, d’une part, de ne pas avoir prescrit à Mme B... de laxatifs avant le 25 mars 2018, sa tendance à la potomanie faisant alors partie des mesures hygiéno-diététiques de première intention, d’autre part, de s’être borné, au regard de l’absence de selles mais aussi de manifestation somatique et de signe occlusif constatées le 25 mars, à prescrire le médicament « Duphalac », laxatif osmotique pour une durée de huit jours, auquel ont été ajouté le 29 mars suivant, dans un contexte de renforcement des psychotropes, des suppositoires à la glycérine, dans une seconde intention. Dès lors, aucune faute dans l’adaptation du traitement ne saurait être reprochée au centre hospitalier dans le cadre de la prise en charge entre le 16 et le 30 mars 2018.
Enfin, le 31 mars 2018, Mme B... a souffert de douleurs abdominales dès 4 h du matin ; elle est décrite comme présentant à 11 h un inconfort somatique, une constipation importante, un abdomen distendu, sensible mais sans défense avec des bruits hydro-aériques et une persistance de gaz et des douleurs dorsolombaires. Une modification de traitement par suppositoires et le laxatif « Movicol » a alors été mis en place et le soir même, à 17 h 26, un lavement « normacol » a été effectué. Toutefois, à 19 h 20, Mme B... a été retrouvée inconsciente et en arrêt respiratoire. A 19h35, elle a présenté un arrêt cardio respiratoire. A 20h10, elle a été prise en charge par le SMUR réalisant une intubation orotrachéale, une mise sous ventilation assistée et un massage cardiaque externe ainsi qu’un traitement par adrénaline et alcalisation. Devant l’absence de reprise d’activité cardio-vasculaire, elle a été placée sous planche à masser et transférée aux Urgences de l’hôpital de Perpignan. Malgré une prise en charge au déchocage, son décès a été constaté à 0h45 le 1er avril 2018. Il résulte de l’instruction, en particulier de la première expertise, que, compte tenu de la manifestation d’une constipation majeure constatée dès 4 h du matin, l’administration du laxatif osmotique « Movicol » était insuffisant et le lavement aurait dû être pratiqué sans attendre la fin de l’après-midi. Dans ce contexte, Mme B... aurait pu, en cas de constatation d’échec, être conduite plus précocement aux services des urgences. Par suite, un retard fautif du centre hospitalier de Thuir dans une prise en charge adaptée de Mme B... le 31 mars 2018 doit être retenu.
Toutefois, un syndrome occlusif par obstruction engendre des troubles métaboliques, hydro électrolytiques sévères menant in fine à une défaillance multi viscérale. Il résulte de l’instruction que les complications de fécalome conduisent au décès dans 28 % des cas avec un risque plus important en cas de maladie neuropsychiatrique du fait de la difficulté de communication et d’une diminution de la sensibilité à la douleur. Les seconds experts estiment qu’au vu de l’évolution des signes cliniques pendant la journée du 31 mars, notamment le constat vers 17 heures d’un ventre tendu, dépressible et douloureux alors qu’il était distendu et seulement sensible vers 11 heures, l’apparition du syndrome occlusif a pu survenir seulement en fin de journée Dans ces conditions, le retard de prise en charge adéquate indiqué au point précédent, à une date où le fécalome, selon les constatations à l’autopsie, était déjà important et concernait toute la hauteur du sigmoïde et du rectum, ne présente pas un lien direct et certain avec le décès survenu le 1er avril 2018 à 0h45. Par suite, la responsabilité du centre hospitalier de Thuir ne peut être engagée.
En dernier lieu, il résulte de l’instruction, et notamment des rapports d’expertise, qu’à la suite de l’arrêt cardio-respiratoire constaté le 31 mars à 19h25, la victime a bénéficié des gestes de réanimation de l’équipe soignante et médicale avec oxygénothérapie et défibrillateur jusqu’à l’arrivée des pompiers à 19H50 et du SMUR à 20h10 pour son transfert à 20H35 vers le service de réanimation du CH de Perpignan. Dans ces conditions, aucun défaut de prise en charge n’est imputable au CH de Thuir dans les suites de l’arrêt cardiorespiratoire.
Il résulte de ce qui précède, que les conclusions indemnitaires présentées par M. C... B... et dirigées à l’encontre du centre hospitalier doivent être rejetées.
Sur les frais du litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge d centre hospitalier Léon Jean Grégory de Thuir, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. B... demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C... B... et au centre hospitalier Léon Jean Grégory de Thuir.
Délibéré après l’audience publique du 9 mars 2026, à laquelle siégeaient :
La rapporteure,
B. Pater
Le président,
J.P. Gayrard
Le greffier,
F. Balicki
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 23 mars 2026.
Le greffier,
F. Balicki