jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2405779 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | LOIRE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 septembre et 10 octobre 2024, la société RUTHS SpA, représentée par Me Barbosa, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, le marché public de substitution passé le 9 juillet 2024 entre Rennes Métropole et la société Est Industrie Sentis, dont l'objet est la reprise des chaudières de l'usine de valorisation énergétique de Villejean ;
2°) d'enjoindre à Rennes Métropole de demander à la société Est Industrie Sentis de retirer toutes les installations et de cesser immédiatement toute activité sur le site, dans le délai de trois jours à compter de l'ordonnance à venir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de Rennes Métropole la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable, un recours au fond ayant été enregistré au greffe du tribunal le 25 septembre 2024 ;
- la condition tenant à l'urgence est satisfaite en raison de l'imminence des travaux de substitution qui détruiront ses équipements, pourtant jugés conformes par un expert judiciaire, et par le fait que son exclusion du marché de construction des chaudières de l'usine préjudicie de manière grave et immédiate à ses intérêts financiers, son préjudice pouvant être évalué à au moins 7 918 610 euros hors TVA, outre le surcoût mis à sa charge ;
- la condition d'urgence est d'autant plus satisfaite que la société Est Industrie Sentis s'apprête à commencer les travaux qui lui ont été confiés par le marché de substitution attaqué en méconnaissance des règles de sécurité en matière d'ouverture de chantier, ce qui préjudicie de manière grave et immédiate à un intérêt public ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité du marché, dès lors que celui-ci :
* ne présente aucune utilité pour la collectivité, dès lors qu'il a pour objet la reprise des chaudières pour des non-conformités à la directive européenne 2014/68/UE et à la norme EN 12952 qui ne sont pas établies, ainsi que l'a relevé l'expert désigné par le tribunal ; Rennes Métropole entend, en réalité, par l'attribution de ce marché de substitution, remplacer les chaudières qui ont fait l'objet d'un accord au moment de la passation du marché initial par des chaudières d'une conception différente, tout en mettant à sa charge le surcoût ainsi généré ;
* comporte deux informations inexactes, de sorte que les candidats à la reprise ont été volontairement induits en erreur par Rennes Métropole ;
* permet à son titulaire de modifier son ouvrage en méconnaissance de l'article 14 du CCAP du marché de conception, qui établit une liste limitative de tiers autorisés à intervenir sur ses équipements, dont la société Est Industrie Sentis ne fait pas partie ;
* ne fixe de manière précise ni le périmètre de ses prestations ni son prix ;
* comporte plusieurs clauses qui doivent être réputées nulles et non avenues, dès lors notamment que la responsabilité de la société Est Industrie Sentis ne pourra pas être recherchée après la réalisation des travaux.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 octobre 2024, Rennes Métropole, représentée par Me Loiré, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société Ruths SpA la somme de 7 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite, dès lors notamment que, par son comportement dilatoire et non coopératif, la société Ruths SpA ne lui a pas laissé d'autre choix que le lancement d'un marché de substitution et qu'elle a attendu neuf mois pour demander la suspension de ce marché ;
- qu'il est urgent d'exécuter le marché de substitution de manière à permettre à l'usine de Villejean de reprendre son activité de traitement des déchets et de production de chaleur dans les meilleurs délais ;
- la condition tenant au doute sérieux quant à la légalité du contrat litigieux n'est pas davantage remplie.
La Semtcar et la société Est Industrie Sentis, informées de la requête et de l'audience publique, n'ont pas produit de mémoire en défense.
Vu :
- la requête au fond n° 2405734, enregistrée le 25 septembre 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Berthon, président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 octobre 2024 :
- le rapport de M. Berthon ;
- les observations de Me Barbosa, représentant la société Ruths SpA, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens ;
- les observations de Me Loiré, représentant Rennes Métropole, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments qu'il développe.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Rennes Métropole a lancé en 2018 une procédure de consultation pour la passation d'un marché dont l'objet est la restructuration de l'usine de valorisation énergétique de Villejean. Le marché a été attribué le 17 juillet 2019 à un groupement solidaire d'entreprises dont le mandataire est la société Ruths SpA. Ce marché portait notamment sur la conception et la réalisation par cette société de deux chaudières. En 2022, Rennes Métropole, s'appuyant sur un rapport d'assistance technique établi par l'APAVE, a contesté la conformité de ces chaudières à la directive 2014/68/UE du Parlement européen et du Conseil du 15 mai 2014 relative à l'harmonisation des législations des États membres concernant la mise à disposition sur le marché des équipements sous pression et à la norme Afnor NF EN 12952 relative aux chaudières à tubes d'eau et installations auxiliaires. Le 23 mars 2023, Rennes Métropole a adressé à la société Ruth SpA un ordre de service lui intimant " l'arrêt immédiat de toute activité de travaux et de montage relative au montage des chaudières ". Cette collectivité a ensuite obtenu du tribunal administratif de Rennes, par une ordonnance du 13 décembre 2023, la désignation d'un expert auquel a été notamment demandé d'identifier " les éventuelles malfaçons, non-conformités et anomalies " dont pourrait être affecté l'ouvrage. Parallèlement, le préfet d'Ille-et-Vilaine, par arrêté du 12 décembre 2023 a ordonné à Rennes Métropole de faire réaliser une expertise portant sur la conformité à la réglementation en vigueur des deux chaudières installées par la société Ruths SpA. La société Bureau Veritas Services a été chargée de cette expertise. L'expert judicaire a rendu son rapport courant 2024, concluant à la conformité des chaudières. La société Bureau Veritas a remis ses conclusions en mai 2024, faisant état de nombreuses non-conformités. Le 9 janvier 2024, Rennes Métropole a publié un avis de marché de substitution portant sur la " reprise des chaudières non qualifiées de l'Uve de Villejean, pour mise en conformité avec la directive européenne 2014/68/UE " équipements sous pression " (DESP) et la Norme En 12952 ". Le 9 juillet 2024, Rennes Métropole a attribué ce marché à la société Est Industrie Sentis. La société Ruths SpA a saisi le tribunal d'un recours en contestation de la validité de ce marché et, dans l'attente du jugement au fond, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il en va ainsi, alors même que cette décision n'aurait un objet ou des répercussions que purement financiers et que, en cas d'annulation, ses effets pourraient être effacés par une réparation pécuniaire. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
4. En premier lieu, la société Ruths SpA soutient que l'exécution du marché de substitution en litige, dont elle devra supporter le surcoût, est susceptible de lui causer un préjudice financier qui pourrait atteindre 20 millions d'euros. Toutefois, le montant du surcoût généré par les travaux faisant l'objet du marché de substitution ne sera connu et, le cas échéant, supporté par la société requérante, qu'à la date à laquelle lui sera notifié le décompte général du marché initial, dont elle reste titulaire, après règlement du marché de substitution, soit au mieux, ainsi que l'admettent les parties à l'audience, à la fin de l'année 2025. La société requérante soutient également qu'en arrêtant l'exécution de son marché par l'ordre de service du 23 mars 2023, Rennes Métropole l'a contrainte à exposer des frais imprévus, notamment de démobilisation de son personnel et de mise en conservation des équipements déjà installés, qu'elle évalue à près de 8 millions d'euros. Toutefois, elle ne produit aucun élément probant, comme il lui appartient de le faire, permettant au juge des référés de vérifier la réalité de cette dépense et d'apprécier son impact sur sa situation économique, au regard en particulier de sa répercussion sur son chiffre d'affaires global et sur ses résultats, voire sur sa viabilité. Enfin, si la société Ruths SpA soutient que la décision de Rennes Métropole de lui retirer l'exécution d'une partie de son marché est susceptible de nuire gravement à son image et à sa réputation, et d'avoir ainsi pour elle des répercussions négatives sur d'autres marchés, passés ou à venir, elle ne l'établit pas davantage. Dans ces conditions, cette société ne démontre pas que le marché de substitution litigieux serait de nature à préjudicier de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation économique.
5. En deuxième lieu, la société Ruth SpA soutient que l'exécution du marché de substitution entraînera la destruction des deux chaudières qu'elle a livrées et installées sur le site de l'usine. Toutefois, elle ne justifie pas en quoi cette destruction, dont la réalité est d'ailleurs contestée en défense, préjudicierait de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation, alors qu'il est par ailleurs constant qu'elle dispose d'un droit de suivi sur l'ensemble des prestations de son marché, qui n'a pas été résilié, et qu'elle reste en charge de la validation technique finale des chaudières, en lien avec l'organisme de certification qu'elle a choisi, et de la mise en exploitation de l'usine.
6. En troisième lieu, la circonstance que la règlementation en matière d'ouverture de chantier n'aurait pas été respectée par la société Est Industrie Sentis ne suffit pas, en tout état de cause, à établir que l'exécution du marché de substitution contesté préjudicierait de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public.
7. En dernier lieu, il est constant que l'usine de valorisation énergétique de Villejean est à l'arrêt depuis le 1er avril 2022, que les 140 000 tonnes de déchets qu'elle traitait chaque année doivent être acheminées vers d'autres centres de traitement, pour un coût évalué à 2,4 millions d'euros par mois qui a généré une hausse de la taxe sur les ordures ménagères, et que le réseau de chauffage urbain qu'elle alimentait ne peut être maintenu en fonctionnement qu'en utilisant des sources d'énergie fossiles. Il y a donc lieu de considérer, compte tenu des intérêts publics environnementaux et financiers qui s'attachent à la reprise de l'activité de cette usine, initialement envisagée en janvier 2024, qu'il est urgent que soient exécutés les travaux prévus par le marché de substitution en cause.
8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité du marché contesté, que la condition d'urgence à suspendre ce marché n'est pas remplie. Il y a lieu, par suite, de rejeter la requête présentée par la société Ruths SpA en ce qu'elle demande cette suspension et, par voie de conséquence, en ce qu'elle tend également au prononcé d'une injonction sous astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Rennes Métropole, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Ruths SpA demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Ruths SpA la somme que Rennes Métropole demande au même titre.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de la société Ruths SpA est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par Rennes Métropole au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Ruths SpA, à Rennes Métropole, à la Semtcar et à la société Est Industrie Sentis.
Fait à Rennes, le 17 octobre 2024.
Le juge des référés,
signé
E. BerthonLa greffière,
signé
P. Lecompte
La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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