mardi 15 avril 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2501897 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 mars 2025, M. A, Alfred, Matthieu B, représenté par Me Félix Jeanmougin, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision signée par le sous-préfet de Redon le 23 septembre 2024, accordant le concours de la force publique, à compter du 23 octobre 2024, pour procéder à l'expulsion du logement qu'il occupe ;
2°) de mettre à la charge de l'État, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 2 000 euros au titre des frais de justice exposés.
Il soutient que :
- il est justifié d'une situation d'urgence :
· une expulsion pourrait être mise en œuvre dès le 1er avril 2025, date de la fin de la trêve hivernale ;
· ses ressources mensuelles sont très faibles, sa pension de retraite n'étant que d'environ 1 100 euros et faisant l'objet de retenues mensuelles de 144,87 euros, alors qu'il ne peut plus travailler depuis le mois de septembre de l'année 2024 en raison de problèmes de santé et qu'il a de très grandes difficultés à faire face à ses charges ;
· dans ces conditions, il ne peut pas trouver de nouveau logement, ni financer un déménagement, ni louer un box de stockage de ses affaires le temps de retrouver un nouveau logement ; il a en vain cherché une colocation ; il n'a pas de famille en France ; l'exécution de la décision attaquée entrainera sa mise à la rue ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ;
· alors que la compétence pour accorder le concours de la force publique appartient au préfet de département en application de l'article R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, la décision attaquée a été signée en son nom propre par le sous-préfet de Redon qui ne justifie que d'une délégation de signature et non d'une délégation de pouvoir ;
· la décision est entachée d'erreur de fait, d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle fait mention d'un jugement contradictoire du 27 février 2020 rendu par le tribunal d'instance de Redon qui aurait résilié son bail d'habitation et ordonné son expulsion, alors qu'un tel jugement n'existe pas ;
· la mise en œuvre de la décision attaquée, qui conduira à ce qu'il se retrouve à la rue, porte atteinte à sa dignité et risque de dégrader significativement son état de santé, alors qu'il est de bonne foi et souhaite systématiquement régulariser ses dettes locatives.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2025, l'Office public de l'habitat d'Ille-et-Vilaine (Neotoa) demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. B.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : les éléments invoqués ne revêtent pas un caractère exceptionnel et ne révèlent pas l'existence d'un préjudice imminent ; M. B n'a pas repris le paiement de son loyer, et n'a pas non plus trouver une solution d'hébergement alors qu'il s'était engagé à quitter le logement ; il n'a toujours pas déposé une demande de logement social en faisant reconnaître un caractère prioritaire du fait de la procédure d'expulsion en cours, ni saisi l'autorité compétente au titre de la législation relative au droit au logement opposable ; le jugement ordonnant l'expulsion est passé en force de chose jugée et il existe un intérêt public à ce qu'il soit exécuté compte tenu de la qualité de bailleur social du propriétaire ; M. B n'a pas saisi le juge de l'exécution afin d'obtenir des délais pour quitter son logement ;
- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
· M. C D, sous-préfet de Redon, bénéficiait en vertu de l'arrêté du 9 mars 2022 pris par le préfet d'Ille-et-Vilaine, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une " délégation permanente " pour l'octroi du concours de la force publique en vue de l'exécution des décisions de justice ;
· seul le courrier adressé à M. B mentionne la date erronée du jugement, la décision accordant le concours de la force publique, adressée au commissaire de justice, ne comporte aucune date de jugement ;
· la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que les difficultés de santé invoquées par le requérant ne sont pas établies, et ne l'ont d'ailleurs pas empêché de travailler, et qu'il ne s'est pas saisi des différents dispositifs mis à sa disposition pour retrouver un logement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 avril 2025, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. B.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que M. B ne justifie pas d'une impossibilité de relogement, que l'urgence dont il se prévaut résulte de son propre comportement, l'intéressé n'ayant pas payé ses loyers, qu'il ne justifie pas de la pathologie qui l'aurait empêché d'exercer une activité professionnelle et que l'urgence doit alors être appréciée en tenant compte de l'atteinte aux intérêts du propriétaire, bailleur social, résultant de la poursuite de l'occupation irrégulière de son bien ;
- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
· la délégation a été accordée au signataire de la décision attaquée par un arrêté pris par le préfet d'Ille-et-Vilaine le 3 septembre 2024 ; aucune disposition n'impose de faire précéder la signature par la mention " pour le préfet " ; la circonstance que le signataire se serait cru être bénéficiaire d'une délégation de pouvoir est sans incidence quant à l'existence d'une délégation régulière et exécutoire ;
· l'indication de la date du jugement ordonnant l'expulsion dans le courrier formalisant la décision attaquée procède d'une erreur matérielle ; un tel jugement a bien été rendu ;
· il n'existe en l'espèce aucune circonstance postérieure à la décision de justice prononçant l'expulsion susceptible de révéler l'existence d'une atteinte à la dignité de la personne humaine de sorte que la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; son activité de remplacement en radiologie lui procurait, il y a quelques mois, des revenus journaliers nets d'environ 550 euros et il perçoit une pension de retraite d'un montant mensuel d'environ 1 100 euros, supérieur au minimum vieillesse ; les problèmes ophtalmiques qu'il allègue, lesquels empêcheraient la poursuite de ces activités, ne sont pas justifiés.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 18 octobre 2024 sous le n° 2406239 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est sollicitée.
Vu :
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. David Labouysse, vice-président, pour exercer les fonctions de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 avril 2025 :
- le rapport de M. E,
- les observations de Me Jeanmougin, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête. Il insiste sur l'existence d'une situation d'urgence dès lors que la trêve hivernale est terminée, qu'aucune solution de relogement n'a été trouvée pendant cette période, que l'intéressé est âgé de 68 ans et souffre de diverses pathologies et que la décision attaquée est illégale. À ce titre, il reprend le moyen tiré de l'incompétence du sous-préfet de Redon pour prendre la décision attaquée ;
- les observations de M. G, représentant du préfet d'Ille-et-Vilaine qui reprend les conclusions et les moyens de son mémoire en défense. Il ajoute qu'il considère qu'il ne saurait y avoir de discussion sur la compétence de l'autorité signataire de la décision attaquée. Il insiste sur le fait que l'État n'était pas tenu de refuser d'accorder le concours de la force publique en l'espèce, l'existence d'une situation de nature à justifier un tel refus ne devant être admise qu'exceptionnellement ;
- les observations de Mme F, représentante de Neotoa qui reprend les conclusions et les moyens de son mémoire en défense. Elle indique qu'elle rejoint les observations orales présentées pour le préfet d'Ille-et-Vilaine, que M. B s'est vu proposer un accompagnement social auquel il n'adhère pas, la dette globale s'élevant à ce jour à 6 545,38 euros.
La parole a de nouveau été donnée à Me Jeanmougin qui indique, en réponse à une question posée par le juge des référés, que l'absence d'engagement des démarches administratives par M. B s'expliquent sans doute par ses problèmes de santé, compte tenu des nombreuses hospitalisations qu'il a subies, mais qu'il ne dispose pas de plus d'éléments d'information.
La parole a également de nouveau été donnée à M. G qui insiste sur l'absence de justification des problèmes de santé avancés.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, Alfred, Mathieu B a, le 29 avril 2013, conclu avec l'Office public de l'habitat d'Ille-et-Vilaine, devenu Neotoa au 1er janvier 2014, un contrat de location d'un appartement situé à Redon, moyennant un loyer mensuel de 367,33 euros. M. B a régulièrement rencontré des difficultés pour régler, à terme échu, ce loyer. Le tribunal d'instance de Redon, par un jugement du 13 décembre 2018, a prononcé la résiliation judiciaire de ce bail d'habitation et ordonné à l'intéressé qu'il libère les lieux en indiquant qu'il pourra y être contraint, deux mois après la délivrance du commandement d'avoir à quitter ces lieux, si besoin avec le concours de la force publique. Le 16 mai 2024, un commandement de quitter les lieux a été en vain délivré par un commissaire de justice à M. B. Le lendemain, le sous-préfet de Redon a été sollicité afin de prêter le concours de la force publique en vue de procéder à l'expulsion de l'intéressé du logement qu'il occupe. Par un courrier du 23 septembre 2024, adressé au commissaire de justice chargé de procéder à cette expulsion, le sous-préfet de Redon a indiqué qu'il avait décidé d'accorder, à compter du 23 octobre 2024, le concours de la force publique sollicité. Le 18 octobre 2024, M. B a saisi le tribunal d'un recours tendant à l'annulation de cette décision. Parallèlement, il a formé un recours tendant à la suspension de l'exécution de cette décision, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, mais cette requête a été rejetée par une ordonnance de la juge des référés du 12 novembre 2024, la condition d'urgence ayant été regardée comme n'étant pas satisfaite dès lors qu'en application de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, il était sursis à toute mesure d'expulsion jusqu'au 31 mars 2025. Par sa nouvelle requête, enregistrée le 26 mars 2025, M. B saisit une deuxième fois le juge des référés du tribunal afin d'obtenir la suspension de l'exécution de la décision accordant le concours de la force publique à Neotoa pour procéder à son expulsion.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative () fait l'objet d'une requête en annulation (), le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ".
3. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements () ".
4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 153-1 du code de procédure civile d'exécution : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. () ". Selon l'article 43 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'État dans les régions et départements : " Le préfet de département peut donner délégation de signature () 10° Pour l'ensemble du département, aux sous-préfets () ".
5. Le courrier formalisant la décision attaquée ne comporte pas de mention indiquant qu'il aurait été signé par M. C D en qualité de sous-préfet de Redon " pour le préfet ". La mention " préfet d'Ille-et-Vilaine " figure en en-tête de ce courrier. M. C D bénéficie d'une délégation de signature en qualité de sous-préfet de Redon pour les décisions accordant le concours de la force publique.
6. Au regard de ces éléments, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'incompétence dès lors que le signataire de cette décision ne pouvait agir qu'en vertu d'une délégation de pouvoir n'est pas propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à sa légalité.
7. En deuxième lieu, toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire d'expulsion telles que l'exécution de celle-ci serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d'octroi de la force publique, il appartient au juge de rechercher si l'appréciation à laquelle s'est livrée l'autorité administrative sur la nature et l'ampleur des troubles à l'ordre public susceptibles d'être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l'expulsion des occupants, compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l'ayant ordonné ou ayant statué sur la demande de délai pour quitter les lieux, n'est pas entachée d'une erreur manifeste.
8. En l'absence en particulier de pièces au dossier permettent de disposer d'éléments précis concernant l'état de santé du requérant et les conséquences des problèmes de santé avancés tant sur l'évolution de sa situation depuis le jugement ordonnant son expulsion que sur l'expulsion elle-même, si elle devait intervenir, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, eu égard aux conséquences de l'expulsion sur sa situation, compte tenu de l'atteinte portée à sa dignité, des difficultés qu'il rencontre pour se reloger et de son état de santé n'est pas, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision dont la suspension est demandée.
9. Enfin, ne sont pas davantage de nature à faire naître un tel doute les moyens tirés de l'erreur de fait, de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation dès lors que le courrier notifié au requérant pour lui indiquer que le concours de la force publique a été accordé pour exécuter un jugement fait mention d'un jugement contradictoire du 27 février 2020 rendu par le tribunal d'instance de Redon, alors qu'un tel jugement n'existe pas.
10. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la décision signée par le sous-préfet de Redon le 23 septembre 2024, accordant le concours de la force publique, à compter du 23 octobre 2024, pour procéder à l'expulsion du logement occupé par M. B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent être également rejetées les conclusions que ce dernier présente sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A, Alfred, Matthieu B, au ministre de l'intérieur, à l'Office public de l'habitat d'Ille-et-Vilaine (Neotoa) et à Me Jérôme Le Floch.
Une copie en sera adressée au préfet d'Ille-et-Vilaine.
Fait à Rennes, le 15 avril 2025
Le juge des référés,
signé
D. E
La greffière d'audience,
signé
A. Gauthier
La République mande et ordonne au ministre d'État, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.