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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2206694

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2206694

mercredi 26 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2206694
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantMERAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 et le 25 octobre 2022, la " Ligue pour la protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes (LPO AURA), représentée par Me Posak, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 14 septembre 2022 du préfet de l'Isère modifiant de l'arrêté relatif à l'ouverture de la chasse pour la campagne 2022-2023 dans le département de l'Isère en tant qu'il autorise la chasse au lagopède alpin et fixe le prélèvement maximal autorisé ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'urgence est caractérisée dès lors que la décision litigieuse porte une atteinte manifeste aux intérêts qu'elle défend en organisant la chasse du lagopède alpin, espèce dans un mauvais état de conservation, classée sur la liste rouge des espèces menacées par l'UICE, entre le 14 septembre 2022 et le 10 novembre 2022 ;

- sont de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision litigieuse les moyens tirés du vice de procédure en l'absence de participation du public et de la méconnaissance de la directive Oiseaux n°2009/147/CE du 30 novembre 2009 et de l'article L. 420-1 du code de l'environnement en raison du mauvais état de conservation de l'espèce.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 20 octobre 2022, la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère, représentée par Me Meraud, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la LPO Auvergne-Rhône-Alpes la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir :

- la requête est irrecevable en l'absence d'une requête en annulation ;

- les moyens ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2022, le préfet de l'Isère conclut à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable en l'absence d'une requête en annulation ;

- l'urgence n'est pas caractérisée dès lors que l'arrêté est pris en application du schéma départemental de gestion cynégétique qui n'a pas été contesté, que la requête n'a été introduite que le 14 octobre, que le prélèvement maximal est faible au regard de la population et qu'il ne sera vraisemblablement pas atteint ;

- les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 14 octobre 2022 sous le numéro 2206692 par laquelle la LPO ARA demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la directive n°2009/147/CE du 30 novembre 2009 relative à la conservation des oiseaux sauvages et de leurs habitats dite directive " Oiseaux " ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Morand, greffier d'audience, Mme B a lu son rapport et entendu les observations:

- de Me Posak pour la LPO,

- de M. A pour le préfet de l'Isère

- de Me Meraud pour la fédération départementale des chasseurs de l'Isère.

Les défendeurs précisent qu'au jour de l'audience, 4 lagopèdes ont été prélevés en exécution de l'arrêté en litige.

Considérant ce qui suit :

1. Par l'arrêté du 14 septembre 2020, dont il est demandé de suspendre l'exécution en ce qui concerne le lagopède alpin, le préfet de l'Isère a autorisé la chasse de cet oiseau et fixé à 26 le prélèvement maximal autorisé (PMA) réparti entre chasseurs de deux des cinq régions bioclimatiques du département.

Sur l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de l'Isère :

2. La fédération départementale des chasseurs de l'Isère a intérêt au maintien de l'arrêté préfectoral attaqué. Il s'ensuit que son intervention est recevable et doit être admise.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

3. Aux termes de l'article 522-1 du code de justice administrative : " A peine d'irrecevabilité, les conclusions tendant à la suspension d'une décision administrative ou de certains de ses effets doivent être présentées par requête distincte de la requête à fin d'annulation ou de réformation et accompagnées d'une copie de cette dernière ". La LPO ARA a introduit le 14 octobre 2022, concomitamment au présent référé suspension, une requête enregistrée sous le n°2206692 tendant à l'annulation de l'arrêté en litige. En outre, cette requête a été versée dans l'instance avant clôture de l'instruction. La fin de non-recevoir opposée en défense doit donc être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne l'urgence à statuer :

5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. En l'espèce, l'association requérante s'est fixée pour objet de protéger la biodiversité et la faune sauvage. Le lagopède alpin est, depuis 2016, classé sur la liste rouge des espèces menacées par l'union internationale pour la conservation de la nature (UICN) du fait d'une dégradation de son statut de conservation et en forte régression ces dernières années. L'arrêté en litige, en cours d'exécution actuellement et jusqu'au 10 novembre 2022, qui autorise le prélèvement de 26 lagopèdes est susceptible de porter une atteinte grave et immédiate aux intérêts que l'association entend défendre. Est indifférente à cet égard, la circonstance que le schéma départemental de gestion cynégétique n'a pas été contesté ou que le prélèvement maximal autorisé pourrait n'être pas atteint. Il suit de là que la condition d'urgence est satisfaite.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

7. En premier lieu, l'arrêté préfectoral du 1er juillet 2019 portant approbation du schéma départemental de gestion cynégétique, comme l'arrêté préfectoral du 20 juin 2022 ayant chacun fait l'objet d'une procédure de participation du public, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige n'a pas fait l'objet d'une telle procédure n'est, en l'état de l'instruction, pas de nature à faire naître un doute sérieux.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 2 de la directive 2009/147/CE du parlement européen et du conseil du 30 novembre 2009 concernant la conservation des oiseaux sauvages : " Les Etats membres prennent toutes les mesures nécessaires pour maintenir ou adapter la population de toutes les espèces d'oiseaux () ". Selon l'article 7 de la ladite directive : " 1. () Les États membres veillent à ce que la chasse de ces espèces ne compromette pas les efforts de conservation entrepris dans leur aire de distribution. () 4. Les États membres s'assurent que la pratique de la chasse () respecte les principes d'une utilisation raisonnée et d'une régulation équilibrée du point de vue écologique des espèces d'oiseaux concernées () ". Aux termes de l'article L. 420-1 du code de l'environnement : " La gestion durable du patrimoine faunique et de ses habitats est d'intérêt général. La pratique de la chasse, activité à caractère environnemental, culturel, social et économique, participe à cette gestion et contribue à l'équilibre entre le gibier, les milieux et les activités humaines en assurant un véritable équilibre agro-sylvo-cynégétique. / Le principe de prélèvement raisonnable sur les ressources naturelles renouvelables s'impose aux activités d'usage et d'exploitation de ces ressources. () ".

9. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le préfet ne peut autoriser la chasse du lagopède alpin que si le nombre maximal des oiseaux chassés permet d'une part, de ne pas compromettre les efforts de conservation entrepris dans l'aire de distribution de cette espèce et d'autre part, d'éviter, à terme, la disparition de l'espèce.

10. Aux termes de l'article L. 425-1 du code de l'environnement : " Un schéma départemental de gestion cynégétique est mis en place dans chaque département. () Il est élaboré par la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs () Il est approuvé, après avis de la commission départementale compétente en matière de chasse ou de faune sauvage, par le préfet, qui vérifie notamment qu'il est compatible avec les principes énoncés à l'article L. 420-1 et les dispositions de l'article L. 425-4 du présent code () ". Aux termes de l'article L. 425-2 du même code : " Parmi les dispositions du schéma départemental de gestion cynégétique figurent obligatoirement : () la fixation des prélèvements maximum autorisés () ". Aux termes de l'article L. 425-14 du même code : " () le préfet peut, sur proposition de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs, fixer le nombre maximal d'animaux qu'un chasseur ou un groupe de chasseurs est autorisé à prélever dans une période déterminée sur un territoire donné. Ces dispositions prennent en compte les orientations du schéma départemental de gestion cynégétique. ".

11. Le schéma départemental de gestion cynégétique 2019-2025, approuvé par l'arrêté préfectoral du 1er juillet 2019, prévoit que le lagopède alpin est soumis à un prélèvement maximal autorisé (PMA) fixé annuellement par le préfet de l'Isère. Ce niveau de prélèvement annuel est établi en prenant en compte, d'une part, une estimation des effectifs d'oiseaux reproducteurs et, d'autre part, une estimation de la réussite annuelle de la reproduction. Cette dernière est évaluée sur la base d'un bilan démographique de l'observatoire des galliformes de montagne (OGM) réalisé à l'échelle des régions bioclimatiques répertoriées dans le département. L'indice de reproduction annuellement estimé, s'il est supérieur ou égal à 0,4 jeune par adulte (j/a) permet de déterminer un niveau de prélèvement défini en commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS). Un indice de reproduction annuel estimé inférieur à 0,4 j/a s'oppose à tout prélèvement de lagopède alpin.

S'agissant du prélèvement dans la région bioclimatique des " Alpes internes du Nord orientales - zone de transition " :

12. L'indice de reproduction du lagopède alpin au titre de l'année 2022 a été estimé, pour cette région à partir d'un comptage effectué sur les sites de Bramant - Croix de fer et Les Deux Alpes par la fédération de chasse de l'Isère. L'OGM a retenu un ratio de 1,2 j/a pour la région bioclimatique et de 1,17 j/a pour la partie de région relevant du département de l'Isère. Si l'échantillon de 30 adultes, observé pour retenir ce taux de reproduction, est faible et souvent considéré comme minimal pour être significatif, le ratio obtenu demeure cohérent avec celui de l'an passé sur ce site à savoir 0,8 j/a et nettement supérieur au taux minimal de 0,4 j/a. Dans ces conditions et sur ce territoire, les arguments montrant que l'espèce est globalement menacée ne sont pas de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée qui fixe à deux par chasseur, soit 20 en tout le PMA.

S'agissant du prélèvement dans la région bioclimatique des " Alpes internes du Nord occidentales " :

13. L'indice de reproduction du lagopède alpin au titre de l'année 2022 a été estimé à 0,4 j/a sur un effectif de 100 adultes et aucune moyenne départementale n'a pu être établie. Si l'échantillon est satisfaisant et même supérieur à celui de 60 que la requérante estime comme minimal, la marge d'erreur ne peut être calculée s'agissant de cette espèce et la quantification d'effectif est encore problématique. Il ressort en outre du document de suivi de l'OGM pour la période 2010-2019 que " les résultats récents, issus des suivis par radiopistage, suggèrent que le plus souvent la fécondité des populations de lagopède alpin n'est pas suffisante pour compenser la mortalité naturelle ". Dans ces circonstances, au vu de la faiblesse de l'indice de reproduction au regard de l'imprécision des données, le moyen tiré de ce que les prélèvements autorisés par l'arrêté pour cette zone compromettent les efforts de conservation de l'espèce, au sens des objectifs fixés par la directive précitée, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée qui fixe à un par chasseur, soit six en tout le PMA sur ce secteur.

14. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 14 septembre 2022 en tant seulement qu'il autorise la chasse et fixe à six le prélèvement maximal autorisé du lagopède alpin dans le massif des Alpes internes du Nord occidentales (Revel, La Ferrière, Ste Agnès, Allemond, Allevard, St Martin d'Uriage).

Sur les au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de faire droit aux conclusions présentées par les parties au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'intervention de la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère est admise.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du préfet de l'Isère en date du 14 septembre 2022 est suspendue en tant seulement qu'il autorise la chasse et fixe à six le prélèvement maximal autorisé du lagopède alpin dans le massif des Alpes internes du Nord occidentales (Revel, La Ferrière, Ste Agnès, Allemond, Allevard, St Martin d'Uriage).

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la Ligue pour la protection des oiseaux Auvergne Rhône-Alpes, au ministre de la transition écologique et à la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 26 octobre 2022.

Le juge des référés,Le greffier,

A. BG. MORAND

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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