Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 décembre 2022, Mme K... E..., Mme J... F..., M. B... H..., M. et Mme D... et A... C..., M. et Mme B... et G... I..., ainsi que les sociétés à responsabilité limitée (SARL) Hôtel La Fontaine, Adrenalin Base et Ateliers Cividino, représentés par la société civile professionnelle (SCP) d’avocats Schmidt-Vergnon-Pelissier-Thierry-Eard-Aminthas & Tissot (Me Eard-Aminthas), demandent au tribunal :
1°) d’annuler la décision par laquelle le préfet de la Haute-Savoie a implicitement refusé de faire droit à leur demande, reçue le 25 août 2022, tendant à ce que la société à responsabilité limitée (SARL) Pugnat TP soit mise en demeure de déposer une demande de dérogation à l’interdiction de destruction des espèces et des habitats protégés ;
2°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de mettre en demeure la société Pugnat TP de déposer cette demande de dérogation, et, dans l’attente qu’il ait été statué sur celle-ci, de lui enjoindre d’ordonner la suspension des travaux sur le site et de prendre toutes les mesures conservatoires nécessaires pour prévenir les atteintes aux espèces protégées ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros à leur verser en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que la parcelle accueillant le projet de la société Pugnat TP de création d’une plateforme de transit de matériaux inertes par exhaussement du sol, sur la parcelle cadastrée D 4612 située sur le territoire de la commune des Houches, est située dans une maille où la Ligue de protection des oiseaux a recensé de nombreuses espèces protégées ; dès lors, la société Pugnat TP était tenue, au titre des articles L. 411-1 et suivants du code de l’environnement, de déposer une demande de dérogation à l’interdiction de destruction des espèces et des habitats protégés dans le cadre de son projet, et le préfet a commis une erreur d’appréciation en refusant de la mettre en demeure de se conformer à ses obligations.
Par un mémoire en défense, enregistrés le 23 décembre 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.
Il soutient que Mme E... ne justifie pas de son intérêt pour agir, et n’apporte aucune précision dans sa requête sur les espèces protégées qui seraient menacées par le projet de la société Pugnat TP, alors que ce projet n’est pas susceptible d’avoir des impacts significatifs sur l’environnement.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’environnement ;
- l’arrêté du 29 octobre 2009 fixant la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire et les modalités de leur protection ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Villard,
- les conclusions de Mme Bourion, rapporteure publique,
- et les observations de Mme E....
Les autres parties n’étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 2 février 2021, le préfet de la Haute-Savoie a accordé à la société Pugnat TP une autorisation de défrichement de la parcelle cadastrée D 4612 située sur le territoire de la commune des Houches, d’une surface de 0,8998 hectares, en vue de la création d’une plate-forme de stockage et de recyclage de matériaux de construction inertes. La société Pugnat TP a ensuite déposé, le 2 novembre 2021, une déclaration préalable à la réalisation de travaux d’exhaussement du sol sur la parcelle emprise du projet, afin de réaliser une plateforme de transit de matériaux inertes, qui a fait l’objet d’une décision de non-opposition adoptée par le maire de la commune des Houches le 17 février 2022. Par un courrier du 23 août 2022, les requérants ont demandé au préfet de mettre en demeure la société Pugnat TP de déposer une demande de dérogation à l’interdiction de destruction des espèces et des habitats protégés, et de lui enjoindre de suspendre les travaux d’aménagement du site jusqu’à ce qu’il ait été statué sur cette demande. Par leur requête, ils demandent au tribunal d’annuler la décision par laquelle le préfet de la Haute-Savoie a implicitement refusé d’adresser cette mise en demeure à la société Pugnat TP.
D’une part, le système de protection des espèces résultant des dispositions des articles L. 411-1 et L. 411-2 du code de l’environnement, qui concerne notamment les espèces d’oiseaux figurant sur la liste fixée par l’arrêté du 29 octobre 2009 visé ci-dessus, impose d’examiner si l’obtention d’une dérogation est nécessaire dès lors que des spécimens de l’espèce concernée sont présents dans la zone du projet, sans que l’applicabilité du régime de protection dépende, à ce stade, ni du nombre de ces spécimens, ni de l’état de conservation des espèces protégées présentes. Le pétitionnaire doit obtenir une dérogation « espèces protégées » si le risque que le projet comporte pour les espèces protégées est suffisamment caractérisé.
D’autre part, aux termes de l’article L. 171-7 du code de l’environnement : « I. – (...) lorsque des installations ou ouvrages sont exploités, des objets et dispositifs sont utilisés ou des travaux, opérations, activités ou aménagements sont réalisés sans avoir fait l’objet de l’autorisation (…) requis[e] en application du présent code, (…) l’autorité administrative compétente met l’intéressé en demeure de régulariser sa situation dans un délai qu’elle détermine, et qui ne peut excéder une durée d’un an (…) ».
Au soutien de leur demande tendant à ce que la société Pugnat TP soit mise en demeure de déposer une demande de dérogation à l’interdiction de destruction des espèces et des habitats protégés, telle que prévue par l’article L. 411-2 du code de l’environnement, les requérants font valoir que la parcelle en cause se situe dans une « maille », dont les dimensions ne sont pas précisées, où la Ligue de protection des oiseaux a recensé de nombreux spécimens appartenant à des espèces protégées par l’arrêté du 29 octobre 2009. Cette circonstance ne saurait cependant suffire à établir que certains spécimens seraient présents dans l’emprise de la parcelle en cause. Ainsi, il n’est pas établi que les risques pour ces espèces d’oiseaux ou leurs habitats soient suffisamment caractérisés pour justifier que la société Pugnat TP soit tenue de solliciter une dérogation aux interdictions d’atteinte aux espèces protégées. Dès lors, l’unique moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Savoie aurait commis une erreur d’appréciation en refusant de mettre en demeure la société Pugnat TP de déposer une telle demande de dérogation doit être écarté.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet de la Haute-Savoie, que les requérants ne sont pas fondés à demander l’annulation de la décision par laquelle ce dernier a implicitement rejeté leur demande tendant à ce que la société Pugnat TP soit mise en demeure de déposer une demande de dérogation aux interdictions d’atteinte aux espèces protégées. Par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d’injonction doivent être rejetées, le présent jugement n’appelant aucune mesure d’exécution, ainsi que leurs conclusions tendant à l’application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, l’Etat n’étant pas la partie perdante dans la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme E... et autres est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme K... E..., représentant unique désignée dans les conditions prévues par le dernier alinéa de l’article R. 751-3 du code de justice administrative, à la SARL Pugnat TP ainsi qu’à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Copie en sera adressée à la préfète de la Haute-Savoie et à la commune des Houches.
Délibéré après l’audience du 11 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Le Frapper, présidente,
M. Villard, premier conseiller,
M. Argentin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
Le rapporteur,
N. VILLARD
La présidente,
M. LE FRAPPER
La greffière,
L. BOURECHAK
La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.