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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2307333

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2307333

mercredi 29 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2307333
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 novembre 2023 et le 24 novembre 2023, Mme A B, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 8 novembre 2023 par laquelle le préfet de l'Isère a refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un rendez-vous dans les huit jours sous astreinte de 80 euros par jour de retard et d'enregistrer sa demande de titre de séjour sur les nouveaux fondements sollicités ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros qui sera versée à Me Huard sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision attaquée la maintient en situation irrégulière, ce qui l'empêche de bénéficier d'une autorisation de travail et l'expose à devoir quitter le territoire français où elle a formé des attaches ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

o la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

o elle est insuffisamment motivée ;

o elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que sa demande de titre de séjour n'est ni abusive ni dilatoire et que son dossier n'est pas incomplet ;

o elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la demande de titre de séjour de Mme A B était incomplète ;

- la situation n'est pas urgente ;

- les moyens soulevés par Mme A B ne sont pas fondés.

Vu :

* les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2307334, enregistrée le 15 novembre 2023, par laquelle Mme A B demande l'annulation de la décision contestée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thierry, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 28 novembre 2023 à 9 heures.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Thierry, juge des référés

- et les observations de Me Huard, représentant Mme A B.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante bolivienne, née en 1992, expose qu'elle est entrée en France en juin 2019, munie d'un visa long séjour en qualité d'étudiante et qu'elle y a, depuis lors résidé régulièrement, au bénéfice de titres de séjour ou d'attestation de prolongation d'instruction. En réponse à son souhait de former une demande de titre de séjour en changeant de statut pour un titre de séjour " vie privée et familiale ", un rendez-vous lui a été donné le 8 novembre 2023 dans les services de la préfecture de l'Isère. Elle expose que s'étant présentée au rendez-vous, l'agent qui l'a reçue a refusé d'enregistrer sa demande. Elle demande au juge des référés saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative de suspendre l'exécution de cette décision de refus d'enregistrer sa demande de titre de séjour.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l'article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents. ". L'article R431-11 du même code dispose que " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code. " L'arrêté prévu à l'article R.431-11 qui constitue l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile établit une liste de pièces à fournir pour chaque type de demande de titre de séjour.

4. Il découle de ces dispositions que l'autorité compétente peut refuser d'enregistrer une demande de titre de séjour lorsque que le dossier présenté à son appui est incomplet. La décision par laquelle cette autorité compétente refuse l'enregistrement d'un dossier incomplet ne fait pas grief. Toutefois, le caractère complet d'un tel dossier ne saurait être subordonné à la production de l'intégralité des pièces prévues par ces dispositions. Le caractère incomplet du dossier ne peut être opposé que lorsque l'absence de l'une de ces pièces rend impossible l'instruction de la demande.

5. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le dossier présenté par Mme A B était incomplet. Par suite, contrairement à ce qui est soutenu par le préfet de l'Isère, la décision par laquelle il a refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour fait grief à Mme A B et sa requête n'est pas irrecevable.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

7. En premier lieu, la condition d'urgence qui justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif est satisfaite lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

8. Le refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour présentée par Mme A B la prive de la possibilité de disposer d'un justificatif de la régularité de son séjour, en particulier d'un récépissé valant autorisation provisoire de séjour pendant toute la durée de l'examen de sa demande de titre de séjour. Elle n'est ainsi, en l'absence d'un tel document, pas en mesure d'exercer un emploi et s'expose à une mesure d'éloignement du territoire. Dans ces circonstances le refus du préfet de l'Isère d'enregistrer sa demande de titre de séjour porte aux intérêts personnels de Mme A B une atteinte suffisamment grave et immédiate pour caractériser une situation d'urgence aux sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

9. En deuxième lieu, ainsi il a été dit au point 4 de la présente ordonnance, le caractère incomplet du dossier ne peut être opposé que lorsque l'absence d'une ou plusieurs pièces rend impossible l'instruction de la demande.

10. En l'espèce, il ressort des écritures du préfet que ce dernier a refusé d'enregistrer la demande de Mme A B au motif qu'elle ne présentait pas de justificatifs de liens personnels et familiaux en France ou de justificatifs du séjour régulier des membres de sa famille. Il ressort du récit et des indications non contestées de Mme A B que celle-ci ne dispose pas de membre de famille séjournant régulièrement en France, mais qu'elle a présenté des justificatifs justifiant de son intégration et des liens sociaux qu'elle y a développés. Il ne résulte pas de l'instruction que l'absence des justificatifs exigés de Mme A B par le préfet de l'Isère à l'appui de sa demande de titre de séjour rendait impossible l'instruction de cette demande. Les moyens tirés de ce que la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors que sa demande de titre de séjour n'est ni abusive ni dilatoire et que son dossier n'était pas incomplet sont ainsi propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision litigieuse.

11. Il résulte de ce qui précède, que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du préfet de l'Isère du 8 novembre 2023 jusqu'à ce qu'il soit statué au fond.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

13. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration, le juge des référés suspension ne pouvant décider une mesure qui a les mêmes effets qu'une annulation pour excès de pouvoir. Les conclusions de Mme A B tendant à ce que le préfet enregistre sa demande de titre de séjour doivent dès lors être rejetées.

14. Il y a lieu, en revanche, d'ordonner au préfet de l'Isère, de réexaminer la demande de Mme A B d'enregistrement de son dossier de demande de titre de séjour. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prescrire l'exécution de cette mesure dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans ces mêmes circonstances, d'assortir cette injonction, d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

15. Il y a lieu, sous réserve de l'admission définitive de la requérante à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 800 euros à Me Huard, avocat de Mme A B, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante par le bureau d'aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à Mme A B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :L'exécution de la décision du 8 novembre 2023 du préfet de l'Isère est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de réexaminer la demande de Mme A B d'enregistrement de son dossier de titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 :Sous réserve de l'admission définitive de Mme A B à l'aide juridictionnelle l'Etat versera à la somme de 800 euros à Me Huard en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, la même somme sera versée à Mme A B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 :La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à Me Huard.

Copie en sera délivrée au préfet de l'Isère

Fait à Grenoble, le 29 novembre 2023.

Le juge des référés,

P. Thierry

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 23073332

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