lundi 24 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2501481 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCHURMANN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 février 2025, Mme A B C, représentée par Me Schürmann, demande au juge des référés statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de constater un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus implicite
de délivrer un titre de séjour à Mme B C ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour née le 14 septembre 2024 ;
3°) d'enjoindre à la préfète de l'Isère de réexaminer la demande de titre de séjour de Mme B C dans un délai de deux mois à compter de la notification de l'ordonnance, et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre à la préfète de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de deux mois et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
5°) de condamner l'Etat à verser à Me Schürmann la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou 37 de la loi de 1991 si Mme B C dépose une demande d'aide juridictionnelle, ou si son Conseil renonce à l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- l'urgence est justifiée : elle bénéficie d'une présomption d'urgence dès lors que sa demande concerne un renouvellement de titre de séjour ; sa situation nécessite d'être stabilisée dès lors qu'elle a quatre enfants à charge, dont trois mineurs ; son contrat de travail a été suspendu à l'expiration d'un précédent récépissé, et elle craint de voir cette situation se reproduire ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'un défaut de motivation et d'une erreur de droit.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 février 2025, la préfète de l'Isère conclut au non-lieu à statuer et au rejet des conclusions fondées sur les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête a perdu son objet dès lors qu'elle a délivré à l'intéressée un récépissé valable du 13 janvier au 12 avril 2025.
Par un mémoire en réplique enregistré le 28 janvier 2025, Mme B C, représentée par Me Schürmann, soutient que la délivrance d'un récépissé n'a pas eu pour effet de reporter la décision implicite de rejet.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 12 février 2025 sous le numéro 2501480 par laquelle Mme B C, représentée par Me Schürmann, demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Vial-Pailler, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 mars à 9h30 :
- le rapport de M. Vial-Pailler ;
- les observations de Me Miran, substituant Me Schürmann, pour Mme B C.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
1. Aux termes des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".
2. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme B C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () "
4. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 du même code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. / Par dérogation au premier alinéa, ce délai est de quatre-vingt-dix jours lorsque l'étranger sollicite la délivrance d'un titre de séjour mentionné aux articles R. 421-23, R. 421-43, R. 421-47, R. 421-54, R. 421-54, R. 421-60, R. 422-5, R. 422-12, R. 426-14 et R. 426-17. ". Aux termes de l'article L. 431-3 du même code : " La détention d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour () autorise la présence de l'étranger en France sans préjuger de la décision définitive qui sera prise au regard de son droit au séjour () ". Et enfin, aux termes de l'article R. 431-12 de ce code : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise () "
5. Mme A B C, ressortissante angolaise, entrée en France en 2016, vit avec son époux et avec ses quatre enfants. Elle a obtenu une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 27 avril 2023 au 26 avril 2024. Par suite, elle a déposé sa demande de renouvellement de titre de séjour le 14 mai 2024. La préfecture lui a délivré un premier récépissé, valable du 14 mai au 13 novembre 2024, puis un second, valable du 13 janvier au 12 avril 2025. En vertu des dispositions combinées des articles R. 432-1 et R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rappelées au point 2, le silence gardé par l'administration sur la demande de titre de séjour de Mme B C a fait naître une décision implicite de rejet à l'expiration de la période de quatre mois après son enregistrement, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que l'intéressée a été munie d'un récépissé après cette date. La requérante demande la suspension de cette décision implicite de rejet.
En ce qui concerne l'urgence à statuer :
6. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif, lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
7. Pour justifier de l'urgence de sa situation, Mme B C fait valoir qu'elle a demandé le renouvellement de son titre de séjour " vie privée et familiale " et qu'elle bénéficie à ce titre d'une présomption d'urgence. Elle précise que la décision contestée porte une atteinte grave et immédiate à ses intérêts dès lors que son contrat de travail a été suspendu une première fois à l'expiration de son premier récépissé, alors qu'elle doit subvenir aux besoins de son foyer, dont trois enfants mineurs. En défense, pour renverser cette présomption d'urgence, la préfète de l'Isère fait valoir qu'elle a accordé un récépissé à l'intéressée, valable du 13 janvier au 12 avril 2025. Toutefois, contrairement à ce que soutient la préfète de l'Isère, la délivrance de ce deuxième récépissé, en l'absence de toute précision quant à la nature des pièces complémentaires demandées à l'intéressée pour compléter l'instruction, n'a pas pour effet de rouvrir l'instruction de la demande déposée par la requérante et de rendre sans objet la requête au fond. Par ailleurs, ce récépissé expire le 12 avril 2025. Eu égard à sa durée de validité limitée, l'intéressée sera, de nouveau, placée dans une situation de précarité et privée de travail et de ressources. Dans ces conditions, alors que la condition d'urgence est en principe remplie dès lors qu'il s'agit d'un refus de renouvellement d'un titre de séjour, et que rien ne vient justifier une durée d'instruction de la demande anormalement longue et préjudiciable à la situation de la requérante, cette dernière doit être regardée comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
8. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée
9. Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet par laquelle la préfète de l'Isère a refusé de renouveler le titre de séjour Mme B C.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. (). ".
11. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.
12. En l'espèce, la suspension de l'exécution de la décision rejetant la demande de titre de séjour présentée par Mme B C implique nécessairement le réexamen par l'autorité compétente de la situation de cette dernière. Il y a dès lors lieu d'enjoindre à la préfète de l'Isère de procéder au réexamen de la situation de Mme B C dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette injonction sera assortie d'une astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de deux mois partant de la date de notification de la présente ordonnance.
Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :
13. Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre. / Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () ".
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète de l'Isère a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B C est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Isère de procéder au réexamen de la demande de Mme B C dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette injonction sera assortie d'une astreinte de 100 euros par jour de retard.
Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Mme B C au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C, à Me Schürmann et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera délivrée à la préfète de l'Isère.
Fait à Grenoble, le 24 mars 2025.
Le juge des référés,
C. Vial-Pailler
Le greffier,
G. Morand
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2501481