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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2103956

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2103956

mercredi 27 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2103956
TypeDécision
RecoursAutorisation
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantFROUJY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 avril 2021 et 10 janvier 2023, la SAS KF KR, représentée par Me Froujy, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme globale de 43 785 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de la décision du 16 octobre 2020 par laquelle le préfet de la Sarthe a prononcé la fermeture, pour une durée de deux mois, de l'établissement qu'elle exploite sous l'enseigne " le Café Crème " ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 16 octobre 2020 par laquelle le préfet de la Sarthe a prononcé la fermeture administrative de l'établissement pour une durée de deux mois est illégale :

. elle a été prise en méconnaissance de la procédure contradictoire préalable ;

. aucun lien n'est établi entre le fonctionnement de l'établissement et les heurts survenus à l'extérieur ;

. la durée de la fermeture est disproportionnée.

- cette illégalité engage la responsabilité de l'Etat pour faute ;

- elle a subi un préjudice d'exploitation évalué à 35 785 euros, ainsi qu'un préjudice de réputation évalué à 8 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 10 juin 2021 et 13 avril 2023, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'Etat n'a commis aucune faute ;

- les préjudices allégués ne sont pas justifiés à raison notamment de la fermeture des débits de boisson à compter du 30 octobre 2020 décidée par décret du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l'épidémie de covid-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martel,

- les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS KF KR exploite sous l'enseigne " le Café Crème " un débit de boissons situé 2-4 rue de la Barillerie au Mans. Suite à une rixe survenue le 5 septembre 2020 devant l'établissement, et ayant impliqué environ 200 personnes, le préfet de la Sarthe, par un arrêté du 16 octobre 2020, a ordonné la fermeture de l'établissement pour une durée de deux mois. Par un courrier du 4 janvier 2021, la SAS KF KR a sollicité du préfet de la Sarthe l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de la fermeture administrative, qu'elle considère illégale, de son établissement. Par une décision du 12 février 2021, le préfet de la Sarthe a refusé de faire droit à sa demande. Par sa requête, la SAS KF KR sollicite la condamnation de l'Etat à lui verser la somme globale de 43 785 en indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de cet arrêté qu'elle considère comme illégal.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique : " 1. La fermeture des débits de boissons et des restaurants peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas six mois, à la suite d'infractions aux lois et règlements relatifs à ces établissements. / Cette fermeture doit être précédée d'un avertissement qui peut, le cas échéant, s'y substituer, lorsque les faits susceptibles de justifier cette fermeture résultent d'une défaillance exceptionnelle de l'exploitant ou à laquelle il lui est aisé de remédier. / 2. En cas d'atteinte à l'ordre public, à la santé, à la tranquillité ou à la moralité publiques, la fermeture peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas deux mois. Le représentant de l'Etat dans le département peut réduire la durée de cette fermeture lorsque l'exploitant s'engage à suivre la formation donnant lieu à la délivrance d'un permis d'exploitation visé à l'article L. 3332-1-1./ ()/ 4. Les crimes et délits ou les atteintes à l'ordre public pouvant justifier les fermetures prévues au 2 et au 3 doivent être en relation avec la fréquentation de l'établissement ou ses conditions d'exploitation./ 5. A l'exception de l'avertissement prévu au 1, les mesures prises en application du présent article sont soumises aux dispositions du code des relations entre le public et l'administration () ".

3. En premier lieu, aux termes des articles L. 211-2 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, la mesure de fermeture administrative doit être soumise à une procédure contradictoire préalable. Il résulte de l'instruction que par courrier du 25 septembre 2020, adressé à MM. Simon et Paul Bluet, dirigeants de la SAS KF KR, le préfet de la Sarthe les a avisés de ce qu'il envisageait de prononcer une fermeture administrative de l'établissement pour une durée de deux mois à raison de la rixe survenue le 5 septembre 2020, leur indiquant qu'ils disposaient d'un délai de 15 jours pour présenter des observations. Contrairement à ce que soutient la société requérante, ce courrier a été reçu le 29 septembre 2020 ainsi qu'en atteste l'accusé de réception signé. Par suite, la SAS KF KR n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté litigieux du 16 octobre 2020 est intervenu à l'issue d'une procédure irrégulière.

4. En deuxième lieu, les dispositions précitées de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique confèrent au représentant de l'Etat dans le département le pouvoir d'ordonner, au titre de ses pouvoirs de police, les mesures de fermeture d'un établissement qu'appelle la prévention de la continuation ou du retour de désordres liés à son fonctionnement. L'existence d'une atteinte à l'ordre public de nature à justifier la fermeture d'un établissement au sens des dispositions précitées du 2 et du 4 de cet article doit être appréciée objectivement. La condition, posée par les dispositions précitées du 4 de cet article, tenant à ce qu'une telle atteinte soit en relation avec la fréquentation de cet établissement ou ses conditions d'exploitation peut être regardée comme remplie indépendamment du comportement des responsables de ce même établissement.

5. Pour ordonner la fermeture administrative de l'établissement " le Café Crème " pour une durée de deux mois, l'arrêté litigieux du 16 octobre 2020 s'est fondé sur une rixe survenue le 5 septembre 2020, l'auteur des premières violences ayant indiqué avoir été sollicité par les gérants de l'établissement pour en évincer les individus jugés indésirables. Il est également relevé qu'alors que selon une demande de dérogation horaire déposée en préfecture par la SAS KF KR, deux agents de sécurité devaient être présents chaque jour de la semaine de 21 heures à 2 heures, le seul agent employé habituellement ne travaillait pas ce jour-là. Il est enfin fait grief aux gérants de l'établissement de ne pas avoir coopéré à l'enquête de police.

6. Ainsi que le fait valoir la société requérante, le préfet ne pouvait, pour fonder l'arrêté en litige, lui reprocher l'absence d'agent de sécurité dans l'établissement dès lors que l'engagement qu'elle avait pris en ce sens auprès des autorités préfectorales, avait pris fin le 4 septembre 2020 avec le terme de la dérogation horaire accordé à titre d'essai pour une période de trois mois par arrêté préfectoral du 5 juin 2020. En outre, la circonstance, à la supposer établie, que les gérants de l'établissement n'aient pas coopéré à l'enquête de police ne saurait fonder une mesure de fermeture de débit de boissons aux termes des dispositions du 2 de l'article L. 3332-15 du code précité.

7. En revanche, il est constant que le 5 septembre 2020, est survenue devant l'établissement le " Café Crème " une rixe impliquant jusqu'à 200 personnes. Les violences, qui ont perduré pendant environ deux heures, ont nécessité l'intervention des forces de police. Si la société requérante soutient que ces violences sont sans lien avec les conditions d'exploitation de son établissement, il résulte cependant de l'instruction, et notamment d'un rapport de la direction départementale de la sécurité publique en date du 17 septembre 2020, que les premiers incidents sont survenus vers 00 heures 30 à l'intérieur de l'établissement. Ainsi, selon ce rapport, M. A, qui aurait obtenu le jour même une promesse d'embauche de la part des dirigeants de la SAS KF KR, serait intervenu dans le cadre d'un différent entre un client et un serveur. Il ressort de ce rapport, corroboré par les articles de presse relatant les débats lors de l'audience correctionnelle au cours de laquelle M. A a été condamné pour des faits de violence, que l'un des gérants lui aurait alors fourni une bombe lacrymogène qu'il aurait utilisée contre des clients, leur portant en outre des coups de poing. Un militaire présent dans l'établissement et voulant s'interposer, a alors été sorti de force par M. A. La bagarre s'est alors généralisée, devant l'établissement, avec l'arrivée de groupes extérieurs. Ainsi, il résulte du déroulé de ces faits, clairement établis tant par le rapport de police que par les comptes-rendus de l'audience correctionnelle publiés dans la presse, que les violences ont débuté à l'intérieur de l'établissement avec l'intervention de M. A, cette intervention était en outre légitimée par l'un des gérants de l'établissement qui lui a fourni une bombe lacrymogène. Dans ces conditions, contrairement à ce que soutient la société requérante, et quand bien même M. A n'était pas employé par l'établissement à la date des faits litigieux, les troubles à l'ordre public ayant justifié la fermeture de l'établissement sont en relation avec sa fréquentation et ses conditions d'exploitation. Par suite, le préfet était fondé, pour ce seul motif, à ordonner la fermeture administrative de l'établissement.

8. En troisième lieu, il ne résulte pas de l'instruction qu'eu égard à la gravité du trouble à l'ordre public et à la nécessité de prévenir toute récidive, alors qu'il ressort du rapport de police que M. A était à nouveau présent dans l'établissement le lendemain des faits, le préfet de la Sarthe, en décidant une fermeture de deux mois, ait excédé de manière manifeste les pouvoirs que lui confèrent les dispositions de l'article L. 3332-15 du code de la santé publique, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que la SAS KF KR n'avait jamais fait l'objet jusqu'alors d'aucune fermeture administrative.

9. Il résulte de ce qui précède que la SAS KF KR n'est pas fondée à rechercher la responsabilité pour faute de l'Etat à raison de l'arrêté litigieux du 16 octobre 2020. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, les conclusions de la requête à fin d'indemnisation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme au titre des frais exposés par la société requérante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS KF KR est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SAS KF KR et au préfet de la Sarthe.

Délibéré après l'audience du 9 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

Mme Martel, première conseillère,

Mme Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 novembre 2024.

La rapporteure,

C. MARTEL

Le président,

L. MARTIN La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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07/04/2026

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