mardi 18 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2207093 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 1er juin 2022, Mme E F veuve A, M. B G et M. D G, représentés par la SELARL Teissonnière-Topaloff-Lafforgue-Andreu Associés, demandent au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à leur verser la somme de 338 155 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 3 février 2022 et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis en conséquence du décès de M. C A suite à son exposition aux rayonnements ionisants ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- M. C A a été exposé à des rayonnements ionisants, dans une zone concernée par les essais nucléaires, à une période de contamination effective et dans des conditions qui caractérisent une carence fautive de l'Etat ;
- le lien de causalité entre l'exposition de M. A à des rayonnements ionisants et la maladie dont il est décédé est établi, ainsi que l'a reconnu le CIVEN en indemnisant ses ayants-droit ;
- Mme F a subi, du fait du décès de son époux, un préjudice matériel s'élevant à 146 705 euros et un préjudice moral qui doit être évalué à 70 000 euros ;
- M. B G a subi, du fait du décès de son père, un préjudice matériel s'élevant à 10 350 euros et un préjudice moral qui doit être évalué à 50 000 euros ;
- M. D G a subi, du fait du décès de son père, un préjudice matériel s'élevant à 11 100 euros et un préjudice moral qui doit être évalué à 50 000 euros.
Par un mémoire enregistré le 22 juin 2022, le CIVEN conclut à sa mise hors de cause du présent litige.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 décembre 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la créance dont les requérants se prévalent est prescrite en application de la loi du 31 décembre 1968 ;
- les requérants ne sont fondés à se prévaloir ni des dispositions de la loi du 5 janvier 2010, qui ne sont applicables qu'aux victimes directes de rayonnements ionisants, ni de celles de l'article L. 121-2-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre, propres au droit à pension ;
- l'Etat n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;
- les sommes demandées au titre des préjudices subis sont en tout état de cause excessives.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Barès, premier conseiller,
- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision du 25 avril 2018, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a fait droit à la demande de Mme F, veuve A tendant à ce qu'elle soit indemnisée, en sa qualité d'ayant droit de son époux décédé en 1982, des préjudices subis par ce dernier en raison de son exposition aux rayonnements ionisants résultant des essais nucléaires français en Polynésie française. Mme F et ses fils majeurs, M. B G et M. D G, demandent au tribunal de condamner l'Etat à réparer leurs propres préjudices résultant du décès de M. A, en leur qualité d'épouse et d'enfants.
2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance / Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance ; () Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption () ". L'article 3 de ce même texte dispose que : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ".
3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la responsabilité de l'Etat est recherchée, le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle le créancier est en mesure, d'une part, de connaître le dommage dans sa réalité et son étendue et, d'autre part, de connaître l'origine de ce dommage ou du moins de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles il pourrait être imputable à un fait de l'Etat.
4. Il résulte de l'instruction qu'en janvier 2011, Mme F a demandé au CIVEN, sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, laquelle a instauré un régime de responsabilité de l'Etat fondé sur un principe de présomption de causalité entre l'exposition aux essais nucléaires et les maladies radio-induites, de l'indemniser en sa qualité d'ayant droit des préjudices subis par son époux, décédé le 6 avril 1982 après avoir été exposé à des rayonnements ionisants. Ainsi, Mme F a disposé au plus tard au mois de janvier 2011 d'indications suffisantes lui permettant d'imputer le décès de son mari aux essais nucléaires français en Polynésie française. En outre, il n'est pas contesté que les fils de Mme F, qui étaient majeurs en janvier 2011, disposaient à cette date des mêmes informations sur l'origine de la maladie qui a provoqué le décès de leur père et son imputabilité à un fait de l'Etat. Par ailleurs, les requérants ne produisent aucun document établissant qu'ils aient engagé une action de nature à interrompre la prescription. Enfin, les actes et décisions de justice relatifs à la réparation des préjudices propres de M. C A, sollicitée par son épouse en sa qualité d'ayant-droit, se rapportent à une créance distincte et sont, dès lors, dépourvus de caractère interruptif de la prescription précitée. Dans ces conditions, les requérants ayant demandé l'indemnisation de leurs créances par courrier du 3 février 2022, le ministre des armées est fondé à opposer à leurs conclusions indemnitaires la prescription quadriennale prévue par les dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968.
5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires des requérants doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme F et autres est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F, à M. B G, à M. D G et au ministre des armées.
Délibéré après l'audience du 25 février 2025, à laquelle siégeaient :
M. Hervouet, président du tribunal,
M. Barès, premier conseiller,
M. Delohen, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 mars 2025.
Le rapporteur,
M. BARÈS
Le président,
C. HERVOUET
La greffière,
C. DUMONTEIL
La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
C. DUMONTEIL
No 2207093
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-24VE00589
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